Recueil de récits du mouvement dit « anti-CPE » à Metz – 3ème et dernière partie

Troisième et dernière partie de l’interview d’ami-e-s afin de mettre par écrit ce bout d’histoire des luttes.

Troisième et dernière partie : La fin du mouvement

Quelques repères chronologiques :

Le 10 avril, la déclaration de M. Dominique de Villepin sur le remplacement du CPE par une proposition de loi sur l’insertion professionnelle des jeunes en difficulté et l’ouverture de discussions avec les « partenaires sociaux » sur l’emploi précaire des jeunes entraînent une forte démobilisation dans les facultés. Metz n’échappe pas à ce phénomène. La perte de l’amphi Lemoigne quelques jours plus tôt avait déjà mis à mal le mouvement, et celui-ci s’est déporté dans un des préfabriqués à l’entrée du Saulcy.

Dans ce préfabriqué, il est question de continuer la lutte et d’arriver à faire retirer l’ensemble de la loi Égalité des chances.

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Richard Lioger vient annoncer qu’il renonce à expulser le préfabriqué et le laisse à disposition des grévistes.

Toujours le 10 avril, le président de la fac, Richard Lioger, vient parlementer avec les personnes encore mobilisées. Dans la nuit du 11 au 12 avril, certains bâtiments seront à nouveau bloqués mais rapidement débloqués à cause de l’emploi de société de sécurité par l’administration.

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Tentative de blocage dans la nuit du 11 au 12 avril

Le mouvement ne reprendra pas l’ampleur qu’il avait au mois de mars et finira courant avril.

1. Peux-tu nous dire si tu étais de ces dernières personnes à lutter, et nous raconter ces derniers jours dans le préfabriqué ?

A : Oui j’ai fait partie des derniers irréductibles, lol. Je pense que les gens qui sont restés jusqu’au bout l’ont fait pour beaucoup de raisons différentes. Certains par conviction « politique », qui voulaient que la loi soit retirée entièrement, car nous la considérions comme dégueulasse et nous avons été très déçus de voir que le gouvernement (et les médias) se sont centrés sur le CPE. Cela en a fait oublier que son retrait n’était pas suffisant et a participé à l’arrêt de la mobilisation à ce moment-là.

D’autres étaient là parce que des liens se sont créés pendant cette mobilisation et que nous avons vécu des moments un peu « hors du temps », alors il était compliqué de revenir à sa vie d’avant comme si rien ne s’était passé. Nous avions, je crois, envie de rester ensemble, de continuer à refaire le monde. Nous avions développé des réflexions et des stratégies pour continuer à se regrouper. Les échanges étaient vraiment riches.

Il y avait aussi quelques « marginaux » qui trouvaient là du lien social, à boire, à manger, de la chaleur humaine…

Personnellement, je pense que j’étais là un peu pour toutes ces raisons et parce que j’avais vraiment envie de prolonger ces moments avec les gens que j’ai rencontrés.

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Et : J’y étais. C’était un peu bizarre. Après de longues semaines à occuper l’amphi Lemoigne au milieu du campus, on se retrouvait dans un préfabriqué de 30m2. Ça ne ressemblait plus à grand-chose. On jouait surtout aux cartes.

T : Oui j’en faisais partie, je me souviens y avoir dormi une fois et qu’il y faisait très froid.

On était là pour continuer à lutter, mais je pense que depuis l’extérieur on donnait vraiment pas envie. C’était un peu la politique de « après plus rien » : le préfab a bien été trashé et taggé dans tous les sens avec certains messages qui m’ont sûrement fait rire à l’époque mais que je n’assumerais plus maintenant, des trucs bien sexistes et homophobes.

Le mouvement était un peu mort, du coup on a surtout profité du lieu pour faire la fête.

El : J’ai participé aux dernières actions (tentatives de rebloquer…) mais passé peu de temps dans les préfabriqués, donc j’en ai peu de souvenirs.

B : J’étais parmi les derniers, et a posteriori c’était bien ridicule. On avait le sentiment de s’être fait déposséder du mot d’ordre même de la mobilisation : la loi sur l’égalité des chances. Le fait d’avoir été déplacés du centre de la fac vers ces préfabriqués nous a isolés du reste des étudiants. Nous passions la journée à faire des AG peu nombreuses, à boire, à fumer, bref, aucun sens. Les cours ont fini par reprendre… Pour moi, ma vie avait changé, et je ne pouvais plus rester dans cette fac ni dans cette ville. Ça s’est plus ou moins décidé là : j’ai fini par partir de Metz.

Q : Oui, avec des copain-e-s on en a même tiré un concept : le stade préfabriqué de la lutte. Ça sentait un peu la fin de la fête, mais je garde de bons souvenirs. À ce moment-là, on était peu nombreux, donc ça a permis de renforcer les liens qu’on avait tissés tout le long du mouvement… C’est un aspect important, qu’on néglige encore trop souvent dans nos luttes aujourd’hui. On a mené quelques actions et j’ai l’impression que ça a été l’occasion aussi de s’investir sur d’autres luttes : la réforme du CESEDA, RESF et puis, pour certain-e-s d’entre nous, ça a été le moment de s’organiser pour maintenir une dynamique collective. Même si ça pouvait donner l’air de la déchéance d’un mouvement, avec le recul ça a été un moment important pour nos constructions militantes.

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2. Il me semble que le mouvement est resté rythmé par les rendez-vous des grandes centrales syndicales. L’intersyndicale a dicté les dates des mobilisations.
Quand les étudiant-e-s se battaient explicitement pour l’abrogation de la loi dite d’Égalité des chances (LEC), l’intersyndicale a concentré le tir sur le seul CPE. Ce qui, en bout de course, a offert une porte de sortie au gouvernement de Villepin.
Es-tu en accord avec cette analyse ? Qu’a-t-il été fait pour combattre cet état de fait ?

A : J’ai déjà un peu répondu dans la question précédente. Oui, je suis assez d’accord avec ce point de vue. C’est une stratégie que maintenant je dirais courante. Le gouvernement pond une loi ou un projet affreux, il met l’accent sur une ou deux mesures spécialement, et quand il fait mine de reculer sur ces points, tout le monde rentre chez soi et pourtant les autres mesures sont là. On grappille sans arrêt sur nos droits et nos conquis, et d’autant plus depuis quelques années !

Les médias jouent à mon avis un rôle dans ces stratégies, notamment quand ils emploient le même langage que le gouvernement. Pour mieux s’informer, je pense que ce n’est pas possible de faire confiance aux médias TV grand public aujourd’hui. Il faut aller chercher des médias et des sources différentes. À l’époque, c’était beaucoup moins évident que maintenant.

Et : Je suis plutôt d’accord, et c’est vrai que même aujourd’hui on en parle comme « la grève du CPE ». C’était la mesure phare du projet de loi global, et c’est vrai que les médias, l’intersyndicale et même une partie des grévistes se sont concentrés sur ce point. La mobilisation s’est essouflée dès qu’il a été retiré par Chirac d’ailleurs. Et on s’est retrouvé une petite poignée à essayer de convaincre que ce n’était pas fini. Mais ça n’était plus jouable, aux yeux de tout le monde on avait gagné puisque le CPE avait été retiré et on n’arrivait plus à être audibles sur le reste de la loi.

T : On avait du mal à faire des trucs en dehors des grosses journées appelées par les syndicats, les mardis et jeudis. On a eu quelques manifs spontanées, mais on n’était pas dans l’idée d’en faire tous les jours, alors qu’on aurait pu.

Il faut voir aussi le rôle de l’UNEF à Metz, qui, de mon point de vue, cadenassait un peut tout ça en suivant les recommandations de l’intersyndicale. Avec le recul, je me dis qu’on n’a pas été hyper inventifs dans nos actions.

On remarque beaucoup dans la comm’ des syndicats ou partis politiques, stickers et autres, que le mot martelé était CPE et pas la LEC, ce qui laisser une porte de sortie au gouvernement.

Mais on avait beau répéter qu’on était là contre la LEC, même entre nous on disait CPE, même cette interview en a le nom.

El : Je suis assez d’accord avec cette analyse. Nous avons essayé d’élargir les revendications en discutant avec les autres pour englober toute la loi sur l’égalité des chances (en évoquant par exemple, de ce dont je me souviens, le Contrat Nouvel Embauche…).

B : Je suis d’accord avec l’analyse. Que faire pour combattre cet état de fait ? L’intersyndicale a un accès aux médias dont les étudiants ne bénéficiaient pas pour imposer leurs mots d’ordre militants. On s’est laissé enfermer dans cette impasse de « retrait du CPE ». En plus, il est difficile de se mobiliser contre une loi machiavéliquement dénommée « Égalité des chances » ! Quoi ? Ces étudiants sont contre l’égalité des chances ?

Q : Oui, je suis assez d’accord, et à l’époque cela me mettait très en colère. Maintenant, je serais plus nuancée. Si on replace cette lutte dans son contexte, on peut mieux comprendre la stratégie des OS de se donner une chance de gagner au moins une lutte. Les syndicats étaient encore sonnés par l’échec des luttes de 2003 : la réforme des retraites ; et pour les organisations étudiantes : la mise en place du LMD avec son système de points-crédits. À l’automne 2005, les OS mobilisaient les salarié-e-s et les étudiant-e-s contre le CNE. La mobilisation n’a pas pris… Du coup, je pense qu’il leur (et nous !!!) fallait une victoire possible, même petite, mais une victoire qui nous permettrait de sortir de la résignation.

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3. Etais-tu là pour lutter en plus pour ou contre d’autre chose que la LEC ?

A : Au départ non, mais j’ai commencé à m’intéresser un peu plus à la politique à ce moment-là.

Et : Dans mon souvenir, oui. Contre la droite au sens large. Surtout qu’on était dans une période de fin de règne de Chirac et qu’on voyait arriver Sarkozy, ce qui était assez effrayant. Il y avait cette envie de faire tomber le vieux, et au passage de faire exploser en plein vol Sarkozy. Au final, sur ce point, on a raté le coche. Et on a bien fait la gueule un an plus tard.

T : Avant de me lancer dans le mouvement, j’avais déjà des envies de changer le monde sans que ce soit posé très clairement. C’est grâce à ce mouvement que j’ai pu mettre des mots sur ce que j’étais et que j’ai compris que j’étais anarchiste. Très rapidement, j’avais envie qu’on ne s’arrête pas au CPE, y’a tout le reste à changer.

El : Non, j’étais là pour ça.

B : J’étais déjà militant JCR et anticapitaliste. On aurait pu dire que je combattais contre la LEC et son monde pour plagier les mobilisations de Nuit Debout !


Q : Oui, j’étais là pour lutter contre la démultiplication des types de contrats de travail, qui induit une individualisation du rapport au travail, la fragilisation du salariat et de la protection sociale. Et de manière générale, participer à une lutte comme celle-ci peut avoir une portée révolutionnaire. Ne serait-ce que par les modalités de fonctionnement mises en œuvre : mine de rien, faire des assemblées générales, mener des discussions politiques quotidiennes, imaginer des projets de société, décider collectivement, agir collectivement… c’est quand même déjà amener une transformation sociale : ce n’est pas juste le défilé du mardi après-midi discuté avec la préfecture ! Alors oui, on aurait pu faire plus en perdant moins de temps à discuter du blocage / pas blocage… mais je pense qu’il faut célébrer l’héritage que ce mouvement a offert aux mouvements sociaux qui ont suivi !

4. Peux-tu nous parler des profs durant le mouvement ? Soutenaient-iels le mouvement ?
Te souviens-tu de rapprochements entre salarié-e-s et étudiant-e-s sur Metz ?

A : Certains soutenaient le mouvement, oui, certains venaient même en manif. Je n’ai pas eu beaucoup de liens avec eux, donc assez peu de souvenirs.

Et : Mes profs, ceux de ma section, soutenaient le mouvement, mais je ne les ai en revanche jamais vus y prendre part activement. Disons qu’ils soutenaient les grévistes, mais ça restait très en surface.

T : Il y avait des profs en AG, mais j’avais pas l’impression qu’ils étaient des soutiens inconditionnels. Iles auraient pu faire plus, comme dispenser des cours ou faire grève plus massivement.

El : Désolée, je ne m’en souviens pas précisément.

B : Les profs de mon UFR en tout cas ne le soutenaient pas. Quelques profs ont assisté aux AG et sont venus nous témoigner de leur soutien, mais étaient-ce des profs ou des post-docs ? Pour moi, c’était plutôt pareil, mais dans les faits, ça n’avait pas la même signification. Des syndiqués CGT étaient venus nous voir, et je crois qu’il y avait des AG travailleurs précaires dans l’amphi les samedis ?

Q : J’étais en Sociologie, tous mes profs ou presque venaient en AG et aux manifs. Mais bon, franchement, si les profs s’étaient mis en grève massivement, le mouvement aurait aussi eu une autre allure. Ils auraient aussi pu faire des propositions d’animation de l’occupation… Pour le mouvement de 2006, ça passait encore… Là où je ressens de l’amertume, c’est plutôt sur leur manque de mobilisation lors du mouvement de 2007 contre la LRU.

Concernant les salarié-e-s d’autres secteurs d’activité, je me souviens de plusieurs assemblées post-manif où des liens ont été tissés, notamment avec des syndicalistes du rail et ceux d’EDF, qui sont venus l’année suivante nous soutenir à nos AG contre la LRU (et vice-versa, d’ailleurs).

5. Raconte un moment où tu t’es senti-e fort-e, entouré-e durant tout ce mouvement.

A : Eh bien, je dirais tout le temps, en fait, mais surtout pendant les manifs. Peut-être l’effet de masse qui donnait le sentiment d’être possiblement puissants.

Et : Quand on bloquait la fac, quand on était en AG à 3000 sur le campus à voter la grève. Qu’on était si nombreux qu’on devait faire ça dehors… Là, c’était impressionnant. D’autant qu’à titre personnel, je venais de la campagne. Les seules fois où j’avais vu autant de monde jusqu’alors, c’était pour des matchs de foot ou des concerts.

T : À chaque fois qu’on arrivait à reconduire le blocage, surtout les AG où on était tellement nombreu-x-ses qu’on devait les faire en extérieur.

El : Il y a eu plusieurs moments, que ce soit lors des blocages, lors des manifestations (notamment en faisant partie du service de sécurité et en faisant cordons face aux forces de l’ordre). Mais aussi quand je savais des membres de ma famille présents en plus des potes étudiants.

6. Raconte un moment de solidarité durant tout ce mouvement.

A : Il y en a eu beaucoup, c’est même je pense la richesse de ce mouvement ! Mais pour le coup, je n’ai pas d’exemple en particulier, juste le souvenir qu’on se serrait les coudes et c’est tout.

Et : Simplement le fait de bloquer la fac je pense. Afin de pouvoir permettre aux étudiants boursiers de participer à un mouvement sans être absents à leurs cours et de ne pas risquer de perdre leur bourse.

El : Ce n’est pas un moment précis, mais pour moi, faire cordon face aux forces de l’ordre, c’était des moments qui montraient notre front commun, notre solidarité.

Q : Le moment qui m’a le plus marquée est celui qui a fait suite aux arrestations à la pelle après l’action au MEDEF (pffff !). On était dans l’amphi, on était sonnés et on avait un peu de mal à prioriser ce qu’il fallait faire pour soutenir les camarades arrêté-e-s. Et L., qui était une femme de la rue d’une quarantaine d’années présente tout le long du mouvement, a pris une craie en main et a commencé à lister tout ce qui se disait, et a priorisé.

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Action du 7 avril, renommage des amphis nouvellement débloqués

7. Raconte un moment où tu t’es senti-e vulnérable, isolé-e durant tout ce mouvement.

A : Quand l’autre mec avec son marteau m’a menacé près du bâtiment sciences humaines et arts… Heureusement, des camarades sont intervenus rapidement mais il était complètement fou, lui.

El : Ça ne m’est pas spécialement arrivé.

B : Mon arrestation par la BAC lors de l’action au MEDEF. Les menottes dans le dos, blanc comme un linge, à passer devant les camarades qui pouvaient pas faire grand chose… Heureusement, dans la fourgonnette, j’ai pu voir qu’on était un certain nombre a avoir été arrêtés en même temps. Ça m’a fait un bien fou, même si sur le coup, c’était pas vraiment marrant…

Q : Je n’ai pas dormi sur place pendant tout le mouvement parce qu’en tant que femme, je ne me sentais pas en sécurité de co-dormir dans l’amphi et encore moins dans les préfabriqués alors que ça picolait toute la soirée. À l’époque, ça ne me serait pas venu à l’idée de proposer des espaces non-mixtes pour le dodo…

8. As-tu rencontré des personnes pendant le mouvement ? Tu as gardé des liens ?

A : Oui, j’ai rencontré beaucoup de gens grâce à ce mouvement. Certains que j’ai continué à voir régulièrement après, d’autres pas du tout. Pour la plupart, nos vies ont pris des tournants différents et la distance ou nos projets nous ont ensuite éloignés. Mais j’ai encore contact avec certains ou certaines.

Et : J’ai rencontré pas mal de gens, oui. Certains sont restés de vrais amis, d’autres des connaissances que j’ai toujours plaisir à croiser. Encore une fois, c’était ma première année de fac, ma première année en ville aussi, et ça a été un moment important dans ma construction à ce moment là. Ça a permis de rencontrer des gens avec qui j’avais des points communs peut-être plus vite. Ce n’était pas que des camarades de classe. Toute la fac était représentée, toutes les sections, tous les cursus, et on se retrouvait sur autre chose que nos sujets d’étude. Ça a été un accélérateur formidable, en ce qui me concerne, pour développer ma vie de jeune adulte.

T : J’ai rencontré beaucoup de gens, j’en ai gardé de très bon amis que je vois encore régulièrement. Et j’apprécie toujours de recroiser des ancien-ne-s camarades de lutte mais avec qui j’aurais pas gardé le lien fort.

El : Oui, j’ai rencontré plusieurs personnes. J’ai gardé des liens pendant quelques années, puis la plupart se sont distendus avec les aléas de la vie (je me suis, entre autres, éloignée géographiquement…). Certains ont tenu plus longtemps, et même un très fort encore aujourd’hui.

B : J’ai rencontré des personnes, mais finalement je n’ai conservé des liens qu’avec très peu d’entre elleux.

Q : À fond ! Des amitiés durables. Le genre d’amitié où tu ne te vois pas pendant 5, 10 ans, tu te retrouves et c’est fluide, comme si on s’était quittés la veille et pas parce qu’on n’a pas bougé dans nos vies mais juste parce que ces relations se sont construites dans un mouvement qui nous a construits.

9. Raconte une prise de conscience pendant le mouvement (de ta classe sociale, de ton genre, de la couleur de ta peau).

A : J’ai surtout eu une prise de conscience politique. Mais aussi de beaucoup de choses sur mon histoire, sur ma « vie familiale » plus que compliquée à l’époque. J’ai trouvé dans ce mouvement la force et l’entourage pour gagner en indépendance et pour faire ma route.

T : J’ai pas eu ce genre de prise de conscience, c’est venu après. J’étais encore dans un rapport un peu trop universaliste au moment du CPE.

Très clairement, à l’époque, je n’avais pas conscience que le fait d’être un mec blanc cis hétéro jouait en ma faveur dans le monde.

El : Je n’ai pas eu de prise de conscience particulière durant ce mouvement concernant ces sujets. Je pourrais juste dire que j’ai bien réalisé l’importance de mon « héritage » familial dans mon implication et ma conviction qu’il est important de défendre ses valeurs par des actes, dont les manifestations et les mouvements de grève. Et j’en suis fière !

B : Sur le coup je n’ai pas compris grand-chose, il a fallu des années pour que ça mature. Je suis un homme cis blanc issu d’une famille aisée, et je n’en avais aucune conscience, mais suite à ce mouvement, j’ai commencé à entrevoir la réalité de mes privilèges, grâce à des discussions avec des camarades venu.e.s d’autres horizons. De plus, j’ai été pour la première fois placé face à la violence répressive de l’état – bien que de façon plus soft que ce que se prennent les camarades désormais – mais j’ai tout de même traîné des problèmes avec la police et la justice pendant et suite au mouvement. Cela m’a amené à commencer à voir police, justice, état, différemment.

Q : Sur les questions de genre (cf. question 7).

J’ai particulièrement pris conscience de ma classe sociale lors de ce mouvement quand il y a eu la manif à Paris qui était partie en live avec des affrontements avec des jeunes mecs majoritairement racisés et issus de quartiers populaires. On luttait contre la précarisation des emplois auxquels nous « étudiant-e-s » (et potentiellement futur-e-s cadres ou aspirant à des métiers d’encadrement des classes populaires : enseignement, travail social, etc.) pouvions prétendre, alors même que, dans les quartiers populaires, l’accès à l’emploi tout court est compliqué… Ce qui s’est passé là, ça fait partie de la lutte des classes. On n’a juste pas su quoi en faire !

10. Raconte un truc que tu as apporté à la mobilisation et ce que la mobilisation t’a apporté.

A : Ce que la mobilisation m’a apporté, j’en ai déjà pas mal parlé, et c’est vrai que c’est pour moi un tournant dans ma vie. Ce que j’ai apporté… je ne sais pas trop en fait… en tout cas je l’ai fait avec mes tripes, mes convictions et sincérité.

T : Je vois pas trop ce que j’aurais apporté à part des bras. J’étais très clairement dans une posture de découverte des mouvements. Mais ça m’a apporté énormément, des idées, des ami-e-s et des clefs de compréhension du monde.

B : Ce serait présomptueux de dire que j’ai apporté quoi que ce soit à la mobilisation, je n’étais qu’un visage parmi d’autres dans tous ceux qui ont participé au mouvement. La mobilisation a commencé le difficile travail de m’ouvrir les yeux sur mon statut de privilégié, et incidemment, m’a dirigé vers l’anarchisme.

Q : Ce que la mobilisation m’a apporté en plus des liens tissés… De manière générale, ce mouvement a été très émancipateur pour moi. J’ai appris à prendre la parole en public, j’ai appris à me positionner y compris physiquement face à des personnes violentes. J’y ai renforcé mon positionnement féministe.

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11. De ton point de vue, qu’est-ce qui différencie ce mouvement de tous ceux auxquels tu as participé ?

A : Je dirais principalement son ampleur ! Aujourd’hui salariée, syndiquée et impliquée syndicalement et politiquement, je suis de (presque) toutes les manifs et je n’ai plus retrouvé cette ampleur, même dans les quelques mouvements comme la loi travail, la réforme des retraites, etc.

Et : L’ampleur déjà. Tout le pays était en grève et ça a duré longtemps. Sur des vraies revendications sociales en plus. J’ai par exemple eu plus de mal à me sentir concerné d’une part, et à soutenir d’autre part, le mouvement des Gilets jaunes. Il me semble que les revendications de cette grève-là, de ce mouvement-là, étaient plus justes d’un point de vue social et étaient moins autocentrées. On se défendait mais on défendait aussi les autres, et ceux qui avaient moins de possibilités que nous et qui allaient être les premiers impactés.

C’était un mouvement moins égoïste, je trouve.

T : Déjà, c’est le premier, donc plein de découverte, mais ce qui différencie, c’est que j’ai l’impression qu’il y avait une vraie envie d’arriver à vaincre de la part des différentes parties prenantes du mouvement.

On faisait deux manifs intersyndicales par semaine, maintenant c’est une, et parfois c’est sans grève les samedis.

El : L’exaltation de la jeunesse, et honnêtement le fait que faire grève n’avait aucune incidence sur mon salaire ! Ça facilite nettement l’implication ! Sinon, je n’ai jamais revu de mouvement ayant mobilisé autant de monde, fédérant autant… Les mentalités ont peut-être changé ? Plus individualistes ? Blasés ? Défaitistes ?… Pourtant il y a de quoi s’indigner…

B : On a réussi à faire reculer le gouvernement, voilà la grande différence !

Q : Je pense que ce mouvement a ancré la pratique des assemblées générales décisionnaires dans les mouvements sociaux. Cela n’a pas toujours été le cas, c’était une tension constante entre les libertaires / autogestionnaires qui défendaient cette idée-là et le fonctionnement des centrales et partis…

12. Y a-t-il une question que je n’ai pas posée à laquelle tu aimerais tout de même répondre ?

A : Euh… non, je ne crois pas.

Et : J’ai eu mon année à la fac malgré la grève !

13. Si c’était à refaire… tu ferais quoi ?

A : Exactement la même chose !!! lol

Et : Pareil. Autant les choses bien que les erreurs. Ça a été formateur.

T : Niveau sexisme et racisme, y’a énormément de trucs qui me semblent maintenant évidents à mettre en place, comme un dortoir non-mixte.

Je m’investirais peut-être aussi plus car je suis plus sûr de moi sur les actions à mener.

El : Pareil, en profitant encore plus de ces moments précieux !

B : Quitte à me faire insulter, j’essaierais de passer une motion pour bannir les consommations d’alcool et de drogue de l’amphi, quitte à créer des espaces de consommation faible risque dans un des bâtiments occupés : personnellement, je trouve que la consommation de drogue et d’alcool « festive » est trop répandue dans le milieu militant. Je tâcherais d’abréger au maximum les débats sur le blocage, pour arriver au plus vite aux votes : On a les forces pour le faire ? On bloque, et tant pis pour ceux que ça emmerde ! Étant engagé désormais dans des réseaux type Brigade de Solidarité Populaire, je tâcherais de mettre en place une cantine populaire et des distributions alimentaires, la question de la précarité étudiante n’avait pas / peu été soulevée lors du mouvement. Probablement que tenter de faire venir des intervenants pour tenir des conférences d’éducation populaire ne ferait pas de mal… On a un lieu, l’amphi occupé ? Saisissons-le pour en faire un vrai espace d’expression de classe !

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Author: Manif-Est.info

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