De l’air

CQFD a souvent salué les exploits de princes et princesses de la belle, toutes et tous en lutte acharnée contre l’enfer carcéral. Ici, le récit va suivre la geste hors du commun de militants révolutionnaires dans le Pérou de la fin des années 1980. Leur mission ? Creuser un tunnel de plus de 300 mètres pour libérer leurs camarades détenus dans une prison de haute sécurité.

Le MRTA dans la « sale guerre » En 1984, Victor Polay fonde le Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA) en référence à deux figures, historiques et mythiques, de la lutte des indigènes péruviens contre la domination coloniale espagnole. Il s’inspire aussi des guérillas empruntant la voie de l’unité populaire, nationaliste et tiers-mondiste, actives dans plusieurs pays d’Amérique latine. Mais le MRTA s’en distingue par le combat tous azimuts qu’il mène à la fois contre le pouvoir de gauche « légale » puis de droite néolibérale (disposé à laisser les militaires liquider 500 000 « mécontents, radicaux, syndicalistes, suspects [1] » pour rétablir l’ordre), contre la guérilla mystico-maoïste du Sentier lumineux d’Abimael Guzmán (alias président Gonzalo) et contre les barons du narcotrafic. Cette intransigeance explique en partie la faiblesse des effectifs du mouvement – quelques centaines de combattants et combattantes – et son rôle mineur dans la « sale guerre [2] » qui a déchiré le Pérou entre 1980 et 2001. De son côté, le Sentier lumineux a réussi à se constituer une solide base sociale dans certaines zones rurales en passant des alliances de circonstances avec les narcotrafiquants contre la police et l’armée, elles-mêmes corrompues jusqu’à l’os – un schéma qu’on a également vu à l’œuvre en Colombie ou en Afghanistan. Traqués par des milliers de soldats, les tupamaristes (membres du MRTA) sont acculés à la fuite et à la clandestinité tandis que leur chef est arrêté en 1989. Canto Grande Transféré dans la prison de haute sécurité de Canto Grande, la première du pays, Victor Polay apprend de la cinquantaine de tupamaristes qui y sont déjà incarcérés qu’une évasion est en cours de préparation depuis déjà plusieurs mois. Il place alors tous ses efforts dans différents stratagèmes facilitant l’opération : repérage des points faibles du dispositif de surveillance, pressions sur les gardes pour obtenir des autorisations de circulation, manipulation des hauts gradés de la police détenus pour des affaires de corruption ainsi que du mouchard – Mono (« le singe ») – collé à ses basques par l’administration pénitentiaire. Et il peut compter sur Lucero, militante aguerrie ayant subi des séances de torture vingt jours durant, qui doit prendre la tête de la belle depuis le bâtiment des femmes, ainsi que sur Mateo, responsable des évasions pour le MRTA. Ce dernier est également chargé de protéger les militants de l’organisation des autres groupes de prisonniers, notamment des « pélicans » : prisonniers parmi les plus pauvres, prêts à toutes les bassesses pour un quignon de pain. Il anime aussi un groupe folklorique à base de sonores tambourins qui vont s’avérer d’une utilité précieuse pour guider l’équipe de secours… Le tunnel À l’extérieur de l’enceinte de Canto Grande, une vingtaine de petites mains s’activent dans la plus grande discrétion autour d’une maison achetée sous couverture par le MRTA. Ce sont les « taupes », encadrées par Azucena (la maîtresse de maison au sang-froid remarquable lorsqu’à plusieurs reprises tout semble perdu), Rafael et le « Technicien ». Toujours sous la menace d’un tremblement de terre et à la limite de la suffocation dans des galeries jusqu’à 70 mètres de profondeur et à des températures dépassant les 40 degrés, elles dépotent parfois une cinquantaine de sacs de terre par jour pour creuser un tunnel de 333 mètres de long en 848 jours. Le tout sous les ordres de Rafael, qui peut se révéler un impitoyable contremaître, et du « Technicien » qui conçoit un système d’aération ingénieux, fait mettre du caoutchouc autour des roues des wagonnets métalliques, calcule tours et détours pour éviter les parois rocheuses les plus dures. L’évasion 8-9 juillet 1990, la grande nuit est arrivée. Dans la prison, les officiers corrompus sont concentrés sur leur série préférée – Les Incorruptibles – ; les gardes et une partie des autres prisonniers suivent la finale de la Coupe du monde de foot opposant l’Argentine à l’Allemagne tout en picolant abondamment ; Alberto Fujimori, candidat de la droite néolibérale victorieux de l’élection présidentielle de juin, n’a pas encore reçu l’investiture. Tout le monde sait qu’un tunnel est en construction quelque part. Des forages sont lancés dans l’enceinte de Canto Grande et le commandant des gardes taquine Polay sur l’avancement du tunnel. Mais rien n’y fait et, un peu avant 4 heures du matin, les tupamaristes se la font, leur belle ! Ce n’est que le lendemain que les autorités découvriront que le tunnel n’avait pas été construit depuis l’intérieur de la prison. 2021. Une prison secrète située dans une base de la marine péruvienne. Victor Polay observe son pays s’enfoncer dans la pandémie en grande partie à cause du démantèlement du système hospitalier public mené par Fujimori. En juin, il assiste à la présidentielle qui voit Keiko Fujimori, la fille d’Alberto, contester sa défaite. L’État ne pardonne jamais. Le peuple non plus.
Iffik Le Guen

Cet article a été publié dans le numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Son sommaire peut se dévorer ici.
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[1] Le Tunnel, Guillermo Thorndike, Syllepse, janvier 2021. L’essentiel du présent récit est tiré de ce livre.
[2] Plusieurs milliers de personnes torturées et exécutées par des escadrons de la mort, 100 000 taulards s’entassant dans 68 prisons pour un pays de 30 millions d’habitants, 300 000 paysannes stérilisées de force.

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Author: CQFD.org

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