Les démés

Il existe trois grands traumatismes dans la vie d’un être humain : la naissance, la mort et le déménagement.

Pour ce qui est de la naissance, j’ai déjà donné. Quant à la mort, je la laisse à ces heures sup’ actuelles, même si nous en avons fidèlement pris notre part ces derniers temps. Reste donc l’indicible harassement de devoir compacter toute une vie en petits cartons bien alignés, dument étiquetés.

Partir, c’est mourir un peu. Rester, c’est mourir beaucoup.
Texte d’une caricature d’Ali Dilem sortie en 1994 sur l’exil des Algériens.1

Ils sont arrivés un peu à la bourre dans leur 30 m³ que l’on trouve un peu étriqué pour bouger la masse insensée de trucs qu’on n’a pas réussi à benner à la déchetterie. Presque 14 ans de vie de blédards. Près d’un quart de siècle de grande ruralité. Des compilations de sapoura qui s’oublient par strates et qui rendent fous les archéologues du quotidien que nous sommes devenus. C’est le miracle des petits pains, mais en mode malédiction : tu sors ton merdier par kilos et pendant que tu as le dos tourné, une tonne de plus a jailli du néant, en mode génération spontanée.
L’art de cartonner
Au début, tu fais tout bien. Les premiers cartons ont même été numérotés et leur contenu inventorié dans un carnet. Mais au fur et à mesure que l’échéance approche et que tu vois que le merdier continue à dégueuler sans fin des recoins, tu perds un peu en précision logistique. La veille de la grande translation, on a fini en mode fouzytout2, à balancer les trucs presque en vrac, désespérés par l’implacable avancée du temps, abrutis de fatigues et de douleurs cumulées, acculés dans nos écuries d’Augias que nul Héraclès ne viendra déblayer… sauf les déménageurs, dans le petit matin frais… et pluvieux, ultime bras d’honneur de cette contrée que l’on veut fuir.
Mon premier déménagement, c’était une valoche sous le bras et en bus régional. Je ne compte pas ceux d’avant, ceux des parents auxquels je n’ai pas participé. Le suivant, déjà, il m’a fallu deux cartons et un coffre de Renault 5. Puis la camionnette et les potes. Le dernier, il y a donc 14 ans, c’était le camion du boulot et une énorme marmite de poule farcie pour réconforter les amis et soulager la fatigue. On en avait bien chié, tous ensemble et ça nous avait un peu dégoutés de recommencer. Mais voilà, la vie suit son cours et vous file des coups de pied au cul qui — étrangement — vous gueulent à l’oreille qu’il est temps de partir ailleurs découvrir ce qui nous attend derrière la prochaine moraine.
Entre le covid qui a bien pourri nos plans et le fait qu’on se retrouve à transbahuter nos vies en plein été, on a donc pour la première fois fait appel à des pros plutôt qu’aux potos. Faut dire aussi qu’eux comme nous n’ont pas vraiment rajeuni ces derniers temps et qu’on ne se voyait pas leur demander de remettre le couvert pour ce truc de forçats.
On est dans l’expectative. L’histoire de Sylviane qui avait pris l’option petite cuillère parce qu’elle est trop handicapée pour se taper cet enfer et qui s’est quand même retrouvée plantée sous la pluie avec son tas de cartons qui prenaient l’eau nous avait pas mal échaudés. Mais 100 fois, ces dernières semaines, on a regretté de ne pas avoir demandé le service complet, celui qui coute la peau du cul, mais qui fait que d’autres gèrent ton merdier. Je sais. C’est mal. Mais on n’avait pas idée d’à quel point on allait en baver.
Nous sommes un peu inquiets de ne découvrir que trois déménageurs pour charrier 120 m² de trucs qu’on aurait dû passer au napalm juste avant de donner notre préavis de départ. Surtout qu’il y en a un qui est gaulé comme un coton-tige et un autre qui n’a pas l’air bien plus jeune que nous. Mais en même temps, nous sommes un peu au bout de notre vie et le chauve plus très jeune qui a l’air d’être le chef nous dit exactement ce que nous avions besoin d’entendre :

Ne vous inquiétez pas, à partir de maintenant, c’est nous qui prenons tout en charge !

C’est tout juste si nous n’éclatons pas en sanglots de soulagement. Pour la première fois depuis des semaines, tout ce que nous devons faire, c’est se poser dans un coin et ne pas les gêner.
En fait, j’avais oublié ce que cela fait quand quelqu’un d’autre s’occupe de tout. Je pense que c’est ça qui rend tant de gens nostalgiques de l’enfance : quand les trucs désagréables échoient aux adultes responsables. Trop longtemps que nous jouons ce rôle, toujours en mode impro, avec un bonheur discutable.
Les démés
Le chauve est bien le chef. D’ailleurs, c’est lui qui conduisait le camion, manœuvrant au poil de cul sur notre chemin trop étroit. C’est surtout un pro. Un comme dans les pubs Manpower de ma jeunesse : le gus concentré, qui sait faire et qui fait bien. Il résout n’importe quel problème avec des couvertures et un rouleau de raphia. Il a une technique de malade pour faire des nœuds étranges, serrés et solides en un tour de poignet et un coup de ciseaux. Et il instruit le jeune baraqué :
— Non, si tu as un buffet avec des clés, tu ne scotches pas les clés sur la porte : elles peuvent s’arracher et se perdre. Non, tu fais une boucle [de raphia] à l’arrière et tu places les clés dans la boucle. Tu ne sais pas qui va déballer ton colis, mais tous les démés vont commencer par aller chercher les clés dans la boucle à l’arrière.
Un vocabulaire, des techniques, une communauté de savoir qui se comprend : la grimpeuse en moi se réjouit.
— Mais il y a une école de déménageurs pour savoir tout ça ?
— Il y a bien un CAP, mais en vrai, tout le monde s’en fout. Tout s’apprend sur le tas. Comme je le fais en ce moment.
Il y a effectivement une dynamique de petit padawan entre le jeune baraqué et le Yoda chauve à lunettes. Le coton-tige, lui, est d’une autre espèce, même s’il est inclus dans le festival de vannes. Le trio bosse dur et fort, mais passe aussi son temps à s’envoyer de petits fions qui tiennent plus de la tape d’encouragement que de l’uppercut de domination. Cela crée comme un bruit de fond qui fluidifie l’effort.
Le jeune mince est étudiant et vu que sa situation familiale s’est dégradée, il profite des vacances pour se faire de l’argent. Comme il est nouveau et sans technique, il est préposé au charriage de cartons, cornaqué par Yoda. Je pense que plutôt que de balancer ses deux années de socio pour la psycho, il gagnerait à bifurquer en psychologie sociale, surtout qu’il va passer l’été aux premières loges dans l’intimité de ses contemporains.
Je relance le chef (qui apprécie immodérément qu’on lui donne du chef avant de se marrer).
— Avec un boulot pareil, vous devez économiser sur la salle de sport.
— Vous pensez vraiment que ce métier fait du bien à nos corps ?
Pan sur mon bec.
— Ouais, bon… effectivement…
— Vous le saviez qu’ils nous ont refusé la pénibilité ?
— Sérieusement ? Mais comment c’est possible ?
— Ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas quantifier les charges que nous portons chaque jour, et que sans quantification, on ne peut pas calculer la pénibilité3.
— Mais c’est n’importe quoi ! Là, on pèse le camion le matin, puis on le repasse à la balance une fois chargé, on divise par le nombre de gus la différence, on multiplie par deux si chargement + déchargement et on a une très bonne estimation du poids porté.
— Peut-être, mais ils ont décidé que déménageurs, ce n’est pas pénible. D’ailleurs, il n’y a que les chauffeurs qui sont concernés. Les autres ne comptent pas. Moi, j’ai calculé que je dois encore tenir 10 ans pour avoir une retraite potable de 1500 €/mois. Ce n’est pas la pénibilité, c’est un truc qu’ils appellent le Congé de Fin d’Activité et c’est un truc pour les routiers, dont je fais partie. À 58 ans, j’aurais 27 ans de conduite, j’aurais fini de payer la maison, alors 1500 €, ça devrait suffire.
— Mais avec les nouvelles réformes qui s’annoncent, ils vont peut-être vous demander de tenir plus longtemps ?
— Je ne crois pas qu’ils vont y toucher. Parce que s’ils le font, ils savent qu’on peut tout bloquer4. Alors, ils n’y toucheront pas.
— Oui, je vous le souhaite. Mais quand même, passé 50 ans, ça va être rude pour continuer à charrier des trucs.
— Surtout que depuis que j’y suis, les conditions de travail n’ont cessé de se dégrader. J’aime ce métier, mais trois personnes pour un déménagement comme le vôtre, c’est quand même juste.
— Ah, oui… on se disait aussi…
— Oui, donc moins de démés pour le même boulot, c’est aussi plus de fatigue, plus d’usure, plus de problèmes. Mais voilà, si on met plus de gens, il faudra faire payer les clients plus cher et ça, ça ne passe plus…
Sur le total de ce que l’on a réglé, je doute que la main-d’œuvre fasse le gros de la note, mais ça, je le garde pour moi. Parce que pendant tout cet échange, Yoda n’a pas cessé de bouger, d’emballer, trimbaler, aider, conseiller, ranger, nouer, charrier tout en refaisant mon éducation prolétarienne contemporaine d’une voix calme… alors qu’il n’a que deux ans de moins que moi, qu’il fait ça tous les jours et que je me traine dans son sillage, dans un corps qui doit avoir 80 ans.
Finalement, ils ne mettront que deux heures pour embarquer toute notre vie dans leur camion et Yoda me montre qu’en fait, quand c’est bien rangé, il y a encore de la place dans la remorque. Derrière, ils vont s’enquiller une heure de route, puis tout refaire à l’envers, avec un étage en plus. Monsieur Monolecte qui gère l’arrivée me racontera qu’ils n’ont pris qu’une pause sandwiches de 30 minutes avant de remettre le couvert, toujours avec gentillesse et bonne humeur, mais que Yoda lui a avoué au moment de partir qu’après une journée pareille, tout ce qu’il peut faire, c’est se trainer au lit.
Le lendemain, de mon nouveau balcon, je verrai passer le courageux petit camion vers sa nouvelle mission et je retournerai me frayer laborieusement un passage dans ma jungle de cartons.

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Author: Monolecte.fr

Blog d’opinions, de réflexions et de débats sur la société, la politique, le féminisme, l’économie ou juste l’air du temps. Le Monolecte existe depuis 2004 et a bien évolué depuis ses débuts. Même si la mode des blogs est à présent passée, je continue à penser que c’est une manière unique d’échanger, de partager et de discuter de choses graves comme de choses très légères.