Le serment olympique, une histoire de valeurs

Les Jeux olympiques (JO) de Tokyo 2020 (décalés en 2021) sont sur le point de commencer, et la cérémonie d’ouverture est prévue le vendredi 23 juillet à 13 h (heure française) au Stade olympique de Tokyo. Leur organisation, et leur tenue même, n’ont pas été sans poser questions, dans le contexte sanitaire. Mais plus largement que la seule dimension compétitive, les Jeux olympiques se veulent vecteurs de valeurs, de normes, voire d’idéaux. Le comportement des sportifs est scruté, comme cela a été encore récemment le cas lors de l’Euro de football.

Lors de chaque JO, le serment olympique fait partie intégrante du protocole de la cérémonie d’ouverture.

Victor Boin, un escrimeur belge, est le premier athlète à avoir prononcé, au nom de tous les participants, le serment aux Jeux olympiques d’Anvers 1920. Il prononce à haute voix le serment suivant, auquel tous les athlètes s’associent en levant le bras droit et en tenant le drapeau dans la main gauche :

« Nous jurons que nous nous présentons aux Jeux olympiques en concurrents loyaux, respectueux des règlements qui les régissent et désireux d’y participer dans un esprit chevaleresque pour l’honneur de nos pays et la gloire du sport. » (statuts du CIO, 1924)

Le serment de Victor Boin.
olympic.org
Cet acte cérémoniel trouve son origine dans l’Antiquité où les athlètes prêtaient serment devant la statue de Zeus Horkios ; ils juraient qu’ils observeraient les règles, qu’ils lutteraient loyalement et que leurs intentions étaient pures. Le serment olympique moderne se veut selon son rénovateur, Pierre de Coubertin, un serment de loyauté et de désintéressement. Il engage, sur l’honneur, l’amateurisme des athlètes qui participent.

Emil Zatopek en 1952.

Le serment est mentionné pour la première fois dans la Revue olympique de juillet 1906 dans une lettre écrite par Pierre de Coubertin au secrétaire général de la fédération de gymnastique et sportive des patronages de France, Charles Simon.

Pierre Fredy de Coubertin baron de Coubertin.

Une fois le serment adopté aux JO de 1920, sa formule reste identique jusqu’en 1956. Elle change ensuite en 1958 :

« Au nom de tous les concurrents, je jure que nous nous présentons aux Jeux olympiques en concurrents loyaux, respectueux des règlements qui les régissent et désireux d’y participer dans un esprit chevaleresque pour la gloire du sport et l’honneur de nos pays. » (Charte olympique, 1958)

Le « nous » inclusif initial devient « au nom de tous les concurrents », manifestant bien ainsi le rôle de porte-parole de l’athlète qui prête serment. Le « je » individuel apparaît également, et ce, toujours au nom du collectif.

La fin du serment est également modifiée, l’ordre « gloire » et « honneur » est inversé mettant ainsi en évidence les nations avec : « l’honneur des pays ».

En 1962, la formulation change de nouveau, le verbe « jurer », qui possède une connotation religieuse et/ou juridique (surtout en association avec la main droite levée), devient « promettre ».

« Au nom de tous les concurrents, je promets que nous nous présentons aux Jeux olympiques en concurrents loyaux, respectueux des règlements qui les régissent et désireux d’y participer dans un esprit chevaleresque pour la gloire du sport et l’honneur de nos équipes. » (Charte olympique, 1962)

La force illocutoire du second verbe – ce qui permet de « faire » en « disant », qui rejoint la notion de « performativité », qui « désigne la qualité de certains énoncés ou de certains verbes, aptes à accomplir l’action qu’ils désignent » – est plus faible que celle du premier. L’acte d’engagement perd donc en force et change de nature. Le philosophe américain John Austin classe différents types de verbes performatifs (conjugués au présent et à la première personne du singulier) en fonction de leur contexte d’utilisation. Par exemple « je t’ordonne de… », « je vous déclare coupable de… » etc.

Jurer engage pleinement la morale de celui qui jure, c’est un acte illocutoire fort, plus fort que la promesse (le parjure est plus grave que de ne pas tenir sa promesse), car il véhicule avec lui la connotation juridique (ou religieuse) précédemment évoquée. L’on repère bien la gravité de l’action de parjure dans cet extrait de la Revue olympique de 1933 ; honte et déshonneur menacent l’athlète ayant fauté :

« Tous les comités olympiques nationaux doivent rappeler à nouveau à tous les sportifs de leur pays l’importance du serment olympique et la honte qu’il y a à faire une fausse déclaration, parce qu’un faux serment déshonore non seulement l’individu, mais aussi le drapeau qu’il défend. » (Revue olympique, 1933)

En outre, le terme « pays » est remplacé par « équipes ». En effet, toutes les équipes n’étaient pas initialement représentantes strictes d’un pays. Des comités nationaux olympiques apparaissent en dehors du découpage officiel des États-nations (tel le Comité national olympique de Porto Rico en 1948). Mais surtout, ce changement atténue le côté nationaliste de la compétition, conformément au vœu de Pierre de Coubertin de voir dans les Jeux olympiques tout sauf une compétition des nations.

Match entre les équipes française et britannique en 1900 USFSA contre Upton Park.

Une substitution entre « règlements » et « règles » apparaît également dans la charte de 1991. Les règles impliquent davantage la conduite et l’éthique des individus que les règlements, qui peuvent être considérés comme des modes opératoires à suivre. Dans la charte olympique de 1999, la lutte contre le dopage et les drogues apparaît dans le serment. Cette volonté s’inscrit dans la préservation des valeurs de l’Olympisme, notamment celle du respect. Il en va ainsi de la responsabilité éthique des athlètes.

La mention du dopage fait suite à la Déclaration de Lausanne sur le dopage dans le sport en 1999 et à la création de l’agence mondiale antidopage. Le « Code antidopage du Mouvement olympique » apparaît ainsi dans la Charte olympique de 1999.

En 1972, le protocole change puisqu’un juge ou un officiel du pays hôte des Jeux prête également serment. Puis un entraîneur à partir de 2012. Enfin, depuis, les Jeux olympiques 2018 à Pyeongchang (République de Corée), ces trois serments n’en font plus qu’un, prononcé par un athlète. La formule et le protocole restent alors inchangés jusqu’en 2021. Mais en avril 2021, le serment olympique subit d’importantes modifications en ces termes : « Au nom des athlètes », « Au nom de tous les juges », « Au nom de tous les entraîneurs et officiels »

« Nous promettons de prendre part à ces Jeux olympiques en respectant et en suivant les règles, dans un esprit de fair-play, d’inclusion et d’égalité. Ensemble, nous sommes solidaires et nous nous engageons pour un sport sans dopage, sans tricherie et sans aucune forme de discrimination. Nous le faisons pour l’honneur de nos équipes, dans le respect des principes fondamentaux de l’Olympisme, et pour rendre le monde meilleur grâce au sport. »

Le « je » du locuteur s’efface au profit de « nous » répétés et pronominaux. L’insistance sur le collectif et l’inclusion se marquent par l’explicitation de cette dernière dans sa nominalisation et dans l’apposition, « Ensemble » à l’initiale, comme thématisée.

Ce terme, _ensemble, vient d’être également ajouté ce mardi 20 juillet 2021 à l’historique et très emblématique devise olympique, datant de 1894, afin d’inscrire la solidarité au cœur de ces JO. Le tiret permet de séparer ce mot et ainsi de le mettre en valeur.

Un autre changement protocolaire marque un tournant dans l’histoire des jeux en inscrivant la parité comme fondamentale pour l’Olympisme : en effet, le serment sera prêté ce vendredi par trois duos femmes-hommes et les représentants des délégations pourront défiler par deux (à condition de respecter cette parité de genre).

Parité, inclusion, mixité, égalité, non-discrimination, solidarité sont ainsi fédérées par le mot-bannière « ensemble » et incarnées sur scène.

Les changements dans le serment interviennent dans le cadre d’une consultation auprès de 3547 athlètes, en lien avec l’article 50.2 de la Charte olympique, de plus en plus contesté par la communauté sportive. Ce texte limite les athlètes dans l’expression de leur opinion pendant la période qui entoure et recouvre les Jeux olympiques (cérémonies, épreuves, podiums, hymnes), au nom du respect de l’esprit olympique.

Non remis en question par 70 % des répondants à l’enquête (citée plus haut), il faudra donc se contenter de changements linguistiques. Et tout manquement à la règle 50.2 sera passible de sanctions mais il reste à savoir lesquelles car plusieurs équipes de football ont déjà mis un genou à terre, dans la lutte contre les discriminations racistes.Arnaud RICHARD est Président de l’Académie Nationale Olympique Française (ANOF) et membre du comité de l’éducation de la Fédération Internationale du Sport Universitaire (FISU). Il est également expert en terminologie auprès du ministère en charge des sports.Julien Longhi a reçu des financements de CY Fondation en 2020, dans le cadre du projet #Locomotive (Linguistique orientée motivation sportive), dont il était le porteur. Carine Duteil et Arnaud Richard ont participé à ce projet de recherche, qui se développe depuis en lien avec l’Olympisme.Carine DUTEIL ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Author: TheConversation.com

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