La fin du monde industriel ?

Pendant dix ans, de 2005 à 2015, Jean-Pierre Levaray a tenu dans les pages de CQFD une chronique corrosive intitulée « Je vous écris de l’usine ». Il a repris la plume pour ce dossier, posant son regard aiguisé sur l’impact des restructurations et des fermetures.

J’ai travaillé pendant plus de quarante années en usine. Une usine de l’industrie chimique de la région de Rouen (Seine-Maritime). Gasp ! Quarante ans dans la même usine ! Quelque chose qu’on ne peut plus imaginer aujourd’hui. Je vous en ai déjà parlé, il y a quelques années, à travers ma chronique « Je vous écris de l’usine [1] ». Et, ce n’est pas pour jouer au vieux con mais, pendant tout ce temps, j’en ai vu des usines fermer, des régions sinistrées, des ouvriers qui se battent pour leur survie, des suicides lors de licenciements, des chômeurs… Dans la région rouennaise, dès les années 1970, j’ai commencé à voir plier boutique les usines de filature et de métallurgie. Après, ce furent les usines chimiques – notamment d’engrais, nombreuses dans le coin –, suivies des sous-traitants de l’automobile. Cela a toujours entraîné des conflits, souvent durs et longs, rarement victorieux. À chaque fermeture son lot de chômeurs mais aussi un brassage. Dans l’usine où je pointais, ce sont des ouvriers licenciés de papeteries ou d’usines d’engrais, des chaudronniers, des électriciens, qui arrivaient pour remplacer nos collègues partant en retraite. C’était une bonne chose pour nous : chacun amenait ses expériences de travail mais également de rapport à la hiérarchie voire de bagarres sociales. Dans mon usine aussi, nous avons connu des restructurations ; des arrêts d’ateliers pour cause de vétusté ou d’obsolescence ; des produits qui se vendent moins bien, aux yeux des actionnaires. Ce qui fait que, de rachats en changements de nom, l’effectif de l’usine, en quarante années, est passé de 2 000 à 350. De très nombreuses fois, nous avons pensé que la boîte allait fermer. À chaque annonce de plan « social », nous étions convaincus que ce serait le dernier. Quand nos usines sont passées sous le giron de Total, nous savions que c’était pour se débarrasser d’un secteur jugé pas assez rentable. La catastrophe d’AZF, à Toulouse en 2001, a obligé Total à ralentir ses velléités. Les fermetures ont tout de même eu lieu et près de dix usines ont disparu, année après année. En 2013, échaudé par un des procès de la catastrophe, à l’issue duquel la responsabilité d’une de ses filiales avait été pointée, Total a vendu ce qui restait : ses trois derniers sites de fabrication d’engrais (se situant dans des zones fortement agricoles et surtout céréalières) à Borealis, boîte autrichienne aux capitaux venant d’Abu Dhabi. Une 4e située à Mazingarbe (Pas-de-Calais) a été cédée à Maxam. Aujourd’hui, Maxam ferme l’usine et Borealis cherche à revendre ses sites français depuis deux ans. Ça continue.
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Les restructurations et les délocalisations font partie de l’histoire industrielle. Les fabriques, ateliers, usines ont régulièrement connu des mutations, parfois brutales. Cela commença sans doute lorsque la vapeur et les turbines remplacèrent les moulins le long des fleuves et rivières. Ensuite il y eut le gaz puis l’électricité, le taylorisme, le toyotisme, l’automatisation, la robotisation, l’informatisation… À chaque bouleversement technique son lot de changement de façon de travailler, mais aussi ses fermetures d’usines ou ses constructions de nouveaux sites. Outre les modifications de produits et évolutions des techniques, outre les modes, outre les ateliers trop vieux, c’est désormais surtout une guerre économique qui se joue à coups de dividendes jugés toujours trop faibles par les actionnaires. Et si, devant les caméras, les PDG se tapent dans le dos, c’est pour mieux s’écharper sur les marchés. Chacun d’entre eux ne visant qu’à faire couler ou acheter le concurrent. Évidemment, ceux qui trinquent sont celles et ceux qui travaillent dans ces boîtes. Aussi bien les salariés qui sont virés que ceux qui les remplacent dans un autre pays où l’usine a été réimplantée et où l’on bosse pour des salaires de misère. En Europe, il semblerait qu’il y ait eu une certaine inertie dans les restructurations, notamment par rapport au continent américain où, pourtant, le tissu industriel s’amenuise aussi. En moins de quarante ans, le nombre d’ouvriers en France, répertorié par l’INSEE, est passé de 6,9 millions à 5,3 millions… Ce n’est pas rien. Et c’est surtout dans l’industrie que ça s’est vidé. Pour autant, au niveau mondial, le nombre d’ouvriers est en progression. Ils se trouvent maintenant en Asie, où l’agriculture intensive a vidé les campagnes et offert une main-d’œuvre pas cher aux entreprises qui prospèrent désormais en Inde, au Pakistan, en Chine, en Corée… Aujourd’hui, la situation sanitaire et économique contribue à amplifier le mouvement vers une industrie connectée, déjà entrepris depuis quelques années. L’industrie asiatique a pris les devants mais, dans les pays occidentaux, pour ceux et celles qui ne se retrouvent pas sur le carreau, cela entraîne la casse des collectifs : télétravail et ubérisation des métiers. Ainsi que la fin du salariat (c’est autre chose que l’abolition du salariat revendiquée jadis) par la mise en concurrence de chacun, sommé de devenir autoentrepreneur.
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La région de Rouen a été très touchée par ces restructurations. Le nombre d’usines a fondu comme neige au soleil. Le seul avantage, c’est qu’on y respire mieux (sauf quand Lubrizol s’est enflammée en septembre 2019). Le dernier gros bastion historique à avoir fermé, c’est la Chapelle Darblay, une papeterie historique de la région qui fabriquait du papier recyclé de qualité. Pour l’instant, il n’y a pas de repreneur. Lorsque l’on suit les méandres de la Seine autour de Rouen, on ne voit plus que de gigantesques hangars en taule avec des plateformes de chargement pour semi-remorques. Bolloré et consorts ont pris la relève et livrent à présent par la route les contenus de containers arrivant par gros tankers, bourrés de big bags d’engrais ou de produits chimiques qui étaient fabriqués aux mêmes endroits avant. Une autre usine historique de la région, la raffinerie Shell-Petroplus de Petit-Couronne, a été fermée il y a plus de six ans. Voilà qu’on apprend, après la dépollution du site, que, dans les grands hangars en cours de montage, c’est Amazon qui s’installe. Carrément. Un mouvement s’est créé pour empêcher cette implantation, avec pétitions et manifestations à la clé. Seul le maire de la ville milite pour que ça se fasse, « pour l’emploi ». Et quel emploi ! Des exploités en CDD qui doivent aller chercher les produits d’une allée à l’autre en vitesse (faisant jusqu’à 20 bornes par jour) et des livreurs, au statut imposé de micro-entrepreneurs, qui doivent livrer au plus vite et dans n’importe quelles conditions. Sans compter tout ce qu’implique Amazon dans la consommation. Autre exemple de cette fin d’un monde industriel, à quelques kilomètres de ce site, en lisière de Rouen, juste aux portes de l’usine Lubrizol, la Métropole a lancé en 2011 la création d’un « écoquartier », ce qui est tendance. L’objectif étant en partie d’y faire venir vivre celles et ceux qui bossent à La Défense (une heure de route ou de train quand il n’y a pas de bouchon ou de parpaing sur les voies). Le hic, c’est que sur ce terrain se trouvaient auparavant des usines chimiques et métallurgiques. Il y a dans ces sols des hydrocarbures, des métaux lourds et j’en passe. Plutôt que de dépolluer, il a été décidé de faire venir des tas de terre par trains et camions pour remonter le sol de plus de six mètres. Bienvenue dans le meilleur des mondes.
Jean-Pierre Levaray

Cet article a été publié dans le dossier « Après l’usine » du numéro 199 de CQFD, en kiosque du 4 juin au 2 juillet.
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[1] Les épisodes de ces chroniques ont depuis été réunis dans un ouvrage éponyme publié chez Libertalia (2016).

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Author: CQFD.org

Mensuel de critique et d'expérimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.