« Seize ans après le TCE, sortir des traités européens ou disparaître » par Marc de Sovakhine

Les mois qui précédèrent le vote historique du 29 mai 2005 donnèrent lieu dans notre pays au dernier grand débat démocratique. Préparant alors l’agrégation d’histoire, je passai en réalité le plus clair de mon temps dans les meetings, les rassemblements, les bars, les soirées, sur les bancs de la fac, dans le métro même, à débattre et à affûter mes arguments pour convaincre, partout où je pus me trouver, des proches et des inconnus. Chaque matin, en partant de chez moi, je n’oubliais jamais de glisser dans mon sac un exemplaire du TCE, surligné de long en large, usé à en décoller les pages, que j’ouvrais ostensiblement, dès que l’occasion se présentait, afin de provoquer des discussions, parfois des disputes. J’appris à garder mon calme, à opposer la froideur de l’argumentation aux passions tristes de l’amour propre. Je n’oubliais jamais non plus de laisser des tracts derrière moi, sur les comptoirs, les tables, les sièges du métro. J’étais habité. Avec des amis, « et puis tout seul à l’occasion », comme le chante Jean Ferrat, nous nous rendions dans des meetings organisés par le PS, qui avait officiellement appelé à voter oui malgré de nombreuses défections, pour interpeller les orateurs et semer les graines du doute dans les consciences. Un soir, j’apostrophai Michel Rocard et Patrick Bloche dans une réunion publique à Belleville, manquant de peu de me faire expulser manu militari avec deux amis ; un autre, alors que je croisais le fer avec des jeunes fédéralistes de Sciences Po sur les marches de la station Saint-Michel, ces jeunes si sûrs d’eux-mêmes m’invitèrent à un débat diffusé sur France Inter dans un café vers Odéon. Ils cherchaient un jeune partisan du non pour poser des questions à Dominique Voynet engagée dans la campagne pour le oui. Posant sur la table mon TCE rapiécé, je refusai le jeu puéril de questions-réponses et me mis à débattre pied à pied avec elle, articles du TCE à l’appui, l’interrompant sans cesse, du haut de mes 23 ans, sacrifiant parfois aux facilités de langage et aux approximations la rigueur de l’argumentation. 

Au fil des mois et jusqu’au vote du 29 mai 2005, nous vîmes l’intérêt pour ce débat gagner les esprits et s’emparer d’un nombre croissant de citoyens dont les grands médias n’avaient eu de cesse d’annoncer, au fil d’élections sans intérêt opposant des candidats aux programmes semblables, l’irrésistible dépolitisation, s’employant à matraquer les ondes de leurs vérités établies, unis dans un même mépris antidémocratique pour asséner, avec une morgue de laquais, des leçons de «réalisme»  et de «tempérance»  à ces idiots de Français qui décidément ne comprenaient rien à rien. « Ce peuple est irréformable ». « Les Français, ce peuple réfractaire et indiscipliné », ces « irréductibles grincheux ». « L’Europe, c’est la paix, vous êtes pour la guerre ». Les réseaux sociaux n’existaient pas encore ; le débat échappa en grande partie au piège des vaines polémiques destinées à divertir. Sous le patronage de deux futurs présidents posant ensemble à la Une de Paris Match, les apôtres du dépassement supranational nous traitèrent de xénophobes, d’ennemis du progrès, d’imbéciles haineux.

Avant le scrutin du 29 mai 2005, Paris Match avait réuni François Hollande, premier secrétaire du PS, et Nicolas Sarkozy, président de l’UMP, pour une photo historique Le non l’emporta à une majorité écrasante. Je décidai de rentrer à Sciences Po pour ne plus laisser m’en conter par les « esprits sages et compétents » et apprendre leur science – le droit, l’économie, « l’administration des choses » –, celle-là même qui permettait à ces jeunes bien nés de farcir leur instinct de classe de condescendance, persuadés que le monde n’existe que pour qu’ils puissent le diriger un jour, sous les auspices de Benjamin Constant et de Jacques Delors, à coups de plans en deux parties/deux sous-parties, à l’abri des « passions populaires ». Un an plus tard, alors que les banlieues s’étaient enflammées à l’automne, un puissant mouvement étudiant faisait reculer le gouvernement, avec l’appui des syndicats de salariés, sur son projet de contrat première embauche (CPE), petit frère du contrat nouvelle embauche (CNE). La journée, j’écoutais les profs de Sciences Po nous expliquer la nécessité de flexibiliser le marché du travail et de limiter le droit de grève, quitte à dénoncer les conventions de l’Organisation internationale du travail – dans ce cas, on pouvait bien en sortir, des traité – ; le soir, j’occupais les amphis, m’agitais comme un diable aux AG étudiantes et balançais des pavés, dans une sorte de reconstitution, aussi sincère que grotesque, de Mai 68. La farce de la farce. Toujours animé de la même alacrité du jeune militant, je fus de tous les coups, non sans être moi-même dupe des apprêts de ce charivari étudiant. Sans doute l’un des derniers, du reste, à voir aujourd’hui le quartier latin se transformer en une galerie marchande à ciel ouvert.

L’automne suivant, la « gauche antilibérale », comme elle venait de se baptiser, inaugurant ainsi la mode des « anti- », s’égarait dans d’invraisemblables débats tombés depuis dans l’oubli, échouant à désigner un candidat commun. Nous étions quinze ans après la fin de la Guerre froide. Le passé dévore les vivants, même congelés. Six mois plus tard, en mai 2007, Ségolène Royal, s’époumonait en slogans creux sur la fraternité. Le PS tentait à nouveau de se refaire une virginité en tirant de nouvelles créances sur le « vote utile » et une « autre Europe ». Tous les caciques de Solférino élevés dans les couveuses de Mitterrand attendaient leur tour, la rage aux dents, prêts à consentir toutes les promesses. Un an après l’élection de Sarkozy, la bulle dite des « subprimes » éclata, provoquant une crise économique d’une ampleur inédite nous plaçant au bord du précipice. « Le mur de Berlin du capitalisme est tombé », annonçait benoîtement Olivier Besancenot, à la tête de son nouveau parti « anti- » capitaliste (mais pro-rien). Le mur s’avéra plus solide que prévu. La mobilisation syndicale fit long feu avant de s’écraser sur la réforme des retraites de 2010. Au même moment, Sarkozy fit adopter un décalque du TCE, le Traité de Lisbonne, par un Congrès largement soumis à son pouvoir – merveilles de notre régime présidentiel et du « fait majoritaire » –, foulant ainsi à ses pieds le non de 2005. Tout ça pour ça. Nous étions battus. A nouveau. Comme souvent. On entendrait désormais à chaque élection, comme une comptine de berceuse, les mêmes déplorations sur la hausse régulière de l’abstention qui, c’est entendu, « interroge notre démocratie », mais jamais les décisions que nos gouvernants prennent contre le choix souverain des gouvernés. Rousseau et même de Gaulle, le héraut du suffrage plébiscitaire dont ils sont si nombreux à chérir le souvenir, pouvaient se rhabiller. L’histoire n’attend pas. Et elle ne repasse pas non plus les plats. 

La fracture se creusa, toujours plus profonde, et nos gouvernants redoublèrent de « sagesse » et de « pédagogie », de plus en plus souvent à l’aide de matraques, de lacrymos et d’extension du contrôle social. C’est qu’ils ne veulent pas comprendre, ces satanés Français. Forts de leurs résultats encourageants aux élections intermédiaires, le PCF et le dissident du PS Jean-Luc Mélenchon tentèrent de construire une nouvelle force, le Front de gauche. D’un côté, un parti d’élus en déclin dont la survie dépend de son jeu d’alliances avec ses anciens alliés de la « gauche plurielle », de l’autre, une tête brûlée, dotée il est vrai d’une force surhumaine mais résolu, quoiqu’il en coûte, à faire la peau à ses anciens camarades du PS. Sa candidature en 2012 souleva une vague d’espoir. « Génie de la Bââstille/ Mais où étiez-vous ? / Nous nous étions perdus/ Nous nous sommes retrrrouvééés ! » Nous nous étions retrouvés. Que cela sonnait doux à nos oreilles, même à celles qui avaient appris à se méfier des tribuns et des «sauveurs suprêmes», en particulier lorsqu’ils adoptent le ton chaud et matois d’un discours de Mitterrand prononcé avec la faconde d’un De Gaulle. Nous n’étions pas dupes. Il était la ruse de l’histoire, l’agent providentiel, dans un remake ripoliné de 1965. Las, dans un dernier tour de piste, aussi ridicule que lamentable, le PS arrachait en 2012 au peuple de gauche un nouveau chèque en blanc. Sans provisions, comme toujours. Le seuil de l’Elysée à peine franchi, Hollande, élu notamment sur l’objectif de renégocier les Traités européens, trahît aussitôt ses engagements et fit ratifier le TSCG, un nouveau traité qui resserrait les mailles du filet de la libre concurrence et du capitalisme financier jeté sur notre pays.

Jean-Luc Mélenchon en campagne à Lille en 2012On peut désormais prendre la pleine mesure de l’entreprise de soumission aux intérêts du capital financier que son dauphin n’a fait que poursuivre : discipline budgétaire, réformes « structurelles », poursuite des privatisations, cadeaux fiscaux au patronat compensés par un endettement de l’Etat engraissant toujours un peu plus les possédants, casse du droit du travail, mise à l’encan des services publics et de la sécurité sociale, au nom des dieux Marché et Compétitivité dont le clergé européen s’initie aux mystères dans les Temples du Chiffre à Bruxelles. Bruxelles, cette nouvelle cité au charme anonyme du Technocrate-roi où même les rues du quartier européen portent des noms qui semblent avoir été arrachés au ciel des Idées (la Loi, la Justice) ; Bruxelles où une armée de bureaucrates privés de légitimité démocratique s’activent hors sol dans un sabir anglicisé et technique en vue d’édifier un monde fondé sur l’harmonie par le calcul et la « gouvernance par les nombres », comme l’explique Alain Supiot. Voilà quel était donc le « rêve » qu’ils nous enjoignaient d’épouser à grands renforts de Beethoven, d’Erasmus et de « plus jamais ça ». Un rêve sonnant et trébuchant, un rêve nous coupant de notre Histoire pour nous expédier dans un avenir désenchanté, une sorte de présent infini plongé dans un univers de calculs d’utilité individuelle. Un avenir privé de rêves, un « âge d’or », par-delà l’Histoire, où « toutes les réponses seront faites d’avance à toutes les questions » et « où le hasard et la liberté seront supprimés », comme l’écrivait Dostoïevski dans ses visionnaires Carnets du sous-sol. Non pas, certes, la prétendue liberté d’entreprendre et d’exploiter au nom du droit de propriété privée, mais celle, d’un autre ordre, plus essentielle, radicalement politique, de retrouver la maîtrise de son destin. D’éprouver sa liberté, c’est-à-dire pour un peuple réuni dans une nation de faire des choix souverains.

Campagne du référendum en Grèce à l’été 2015En 2017, nos attentes redoublèrent d’espoir malgré l’étouffement dans l’œuf de l’expérience, condamnée d’avance, menée par Syriza en Grèce deux ans plus tôt. Comme souvent depuis 1789, l’Europe jeta à nouveau un regard inquiet sur la France « prisonnière de ses passions égalitaires », redoutant que l’histoire, à nouveau, ne bascule. « I am very dangerous ! »,  tonna le jacobin Mélenchon défiant l’Europe entière. Pas si dangerous que ça si l’on se prend à imaginer la suite au cas où son pari aurait réussi. A la tête d’un groupuscule, subordonnant l’exigence minimale de démocratie interne aux nécessités du combat sous la bannière de son charisme, c’est armé d’un programme bien pusillanime qu’il aurait accédé au pouvoir, une fois confronté à des défis autrement plus difficiles à surmonter que ceux soulevés en 1983 par l’échec du plan de relance lorsque Mitterrand, pourtant élu sur un programme bien plus radical « de rupture », décida de maintenir la France dans le Système monétaire européen, prélude à tous les renoncements ultérieurs : libéralisation des marchés de capitaux pour préparer l’Acte unique de 1986 ; ratification des traités de Maastricht et d’Amsterdam en vue de créer une monnaie unique gérée par une banque centrale européenne indépendante sous le patronage du Deutschemark ; ratification au forceps du Traité de Lisbonne qui, sous couvert d’insignifiantes concessions à la résorption du « déficit démocratique », renforça, avec son rejeton le TSCG, le carcan néolibéral. Parallèlement, comme l’a montré Alain Supiot dans un article de doctrine, la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) s’échinait à avoir « le dernier mot », étendant sa suprême autorité, avec une application aussi constante que discrète, à l’ensemble des ordres juridiques internes. Le piège est désormais en passe, s’il n’est déjà trop tard, de se refermer sur les peuples européens livrés, pieds et poings liés, aux secousses d’une mondialisation capitaliste dont la crise actuelle risque d’approfondir les tendances qui étaient déjà à l’œuvre, à commencer par l’exacerbation des rivalités entre grandes puissances économiques mondiales et la subordination des droits et libertés fondamentales – celles-là mêmes sur lesquelles l’Union européenne a prétendu bâtir ses « valeurs » – à un ordre algorithmique qui menace les êtres humains, pareils à des marchandises, d’obsolescence programmée. « L’Union européenne qui protège » a jeté le masque, celui d’un ensemble impérial fondé sur un ordre marchand et technocratique où aucune solidarité ne vaut, où la compétition de tous contre tous l’emporte comme principe cardinal sur toute forme de coopération, où, enfin, les dirigeants s’apprêtent à nous placer sous la protection du parrain américain dans les guerres qui ne manqueront pas d’éclater. En proie à des contradictions insurmontables, elle tente, comme en 2008, de donner le change. Le plan de relance impulsé par le couple franco-allemand, qui fait chambre à part depuis longtemps, et la monétisation des dettes publiques par la BCE via l’instance du Souverain Marché ne peuvent tromper que ce que nous sommes à leurs yeux : des enfants.

L’avantage des échecs électoraux, c’est qu’ils autorisent toujours à espérer. Jusqu’à un certain point. Dans une France livrée à l’hybris d’élites en pleine sécession dont les intérêts sont directement arrimés aux dynamiques destructrices d’une mondialisation capitaliste sans complexes ni limites, le mouvement des gilets jaunes a fait briller dans la nuit où l’Histoire nous avait plongés une ultime lueur, celle brandie par des classes populaires et moyennes en voie de paupérisation et d’émiettement qui ont cessé d’espérer et se révoltent. Leur étendard porte déjà une devise : sortir des traités ou disparaître.

Marc de Sovakhine

Marc de Sovakhine est un haut fonctionnaire écrivant sous pseudonyme pour QG

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Author: QG.media

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