CONTRE-POUVOIR : « Macron, faux sauveur et vrai fossoyeur de la République » par Alphée Roche-Noël

Dans cette chronique, je m’intéresserai souvent aux élections. Je ne m’y intéresserai cependant pas pour ce qu’elles paraissent être, pour leurs mirages, pour les options entre lesquelles elles permettent théoriquement de trancher, mais pour ce qu’elles révèlent du pouvoir, à travers les comportements de ceux qui l’exercent ou qui le convoitent. Mon but alors sera de découvrir les stratégies derrière les postures, de déjouer les pièges, peut-être aussi d’ouvrir d’autres voies, à partager avec toutes celles et ceux qui font ce constat que notre société politique est dans une sacrée mauvaise passe, et qui cherchent ensemble les moyens d’en sortir.

Alphée Roche-Noël

J’ai parlé plus haut des élections au pluriel, mais j’aurais dû en parler au singulier, aussi vrai qu’il n’y a plus, en France, qu’une seule élection vraiment significative : l’élection présidentielle. J’aurai dans cette chronique maintes occasions de revenir sur cette invention digne du docteur Frankenstein, qui, sous couvert de démocratie, a rabouté la monarchie et la république pour les ressusciter sous la forme monstrueuse du césarisme bonapartiste. J’aurai également maintes occasions de parler de la prochaine, celle qui nous arrive en pleine poire, à pleine vitesse, et pourrait bien nous laisser un goût plus amer que toutes les précédentes réunies. Pour l’instant, il me suffira de noter qu’en raison des pouvoirs exorbitants qu’elle met en jeu, qu’en raison des prétentions mégalomaniaques qu’elle excite, l’élection présidentielle agit comme un gigantesque trou noir sur notre vie politique, aspirant tout objet qui passe à sa portée. Dans ces conditions, les régionales à venir ne pouvaient qu’être l’antichambre du scrutin de l’an prochain. Elles ne pouvaient qu’être le terrain de manœuvre de Macron, de Le Pen et des grands féodaux qui aspirent eux aussi à la monarchie plébiscitaire.

Ainsi dans les Hauts-de-France. On se rappelle qu’en 2015, Le Pen fille y avait réuni plus de 40 % des suffrages. Quinze points derrière à l’issue du premier tour, Bertrand l’avait emporté au second grâce à un « front républicain » en forme de baroud d’honneur. Depuis lors, l’ex-ministre de Sarkozy, sabreur, ès qualité, des retraites des cheminots, s’agite en tous sens pour imprimer sa marque au territoire façonné par la réforme Hollande. Paradoxe que les électeurs apprécieront à sa juste valeur, il se présente à sa propre succession tout en revendiquant de briguer, s’il est élu, la présidence de la République. Le problème de Bertrand n’est donc pas d’être élu pour conserver son siège, mais d’être élu pour se poser en meilleur adversaire de Le Pen, dans l’interminable course à l’échalote qui voit, depuis vingt ans, la quasi-totalité des formations politiques emboîter le pas à l’extrême droite. D’où la grande braderie démagogique à laquelle il se livre depuis sa capitale lilloise, promettant, entre autres outrances, des peines de prison d’un demi-siècle incompressible pour les personnes condamnées pour terrorisme, la responsabilité pénale des mineurs dès 15 ans ou encore la séparation des fonctions de magistrats chargés de la protection de l’enfance et des mineurs délinquants. Une offense, en somme, à tous nos principes. Mais, bast !, ce n’est pas ici le lieu de disséquer son programme.

L’important est que Macron, ne voulant absolument pas voir Bertrand élu, et n’ayant pas lui-même les moyens de l’emporter, a résolu de prendre toutes les chances, sinon de le faire perdre, du moins de l’abîmer au maximum. Machiavélique, il lui a mis dans les pattes l’ancien stentor des prétoires, Dupont-Moretti – un gars du pays, paraît-il. Or il sait pertinemment qu’envoyer le garde des sceaux dans le Pas-de-Calais, c’est un peu comme envoyer la chevalerie française à Azincourt : beaucoup de barouf et l’assurance d’un échec. Son but est justement celui-ci : faire diversion, tenter de créer les conditions d’une quadrangulaire dont le RN pourrait sortir gagnant, sur le fil. Consciente et du parti qu’elle pourrait tirer d’une élection dans cette région pour sa propre candidature à la présidentielle, et du risque qu’il y aurait à concourir elle-même, Le Pen, jamais en reste en matière de cynisme, a désigné à sa place le dénommé Chenu, transfuge de l’UMP qu’un car floqué de sa trombine se charge de faire connaître au grand public. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

Ainsi également en Paca. En 2015, Le Pen nièce y avait fait exploser les compteurs, devançant la droite « canal historique » de quatorze points avec près de 41 % des suffrages. Celle-ci n’avait dû son salut qu’au retrait de la gauche, prête à abdiquer partout l’honneur de faire entendre sa voix. Six ans plus tard, Macron donne le baiser de la mort à Muselier, perdu comme un enfant dans une querelle de couple. Il l’attire avec des bonbons, le monte contre son autre parent. La droite, parent qui l’a porté dans ses entrailles, s’offusque. Muselier, déchiré, dépassé, promet son affection à chacun et finit détesté d’un côté, méprisé de l’autre. La confusion est sur toutes et tous et Macron peut jubiler de voir les soi-disant « Républicains » sombrer, dans une région où il n’avait rien à espérer pour lui-même. Pendant ce temps, Mariani, autre transfuge de l’UMP, attend son heure. Il était écrit que la droite serait dépecée par les siens.

Jacques Villeret dans Le dîner de cons, 1998

« Très tordu, mais bougrement intelligent », aurait pu dire le poétique Jacques Villeret, comme dans le film de Veber, en voyant se déployer la stratégie ourdie par l’Élysée. Bougrement cynique, en tout cas. Car, de deux choses l’une : soit Macron n’a vraiment rien compris à la politique et est arrivé où il est tout à fait par hasard, soit il parie qu’il pourrait lui être profitable de faire élire le RN pour camper ensuite en seul rempart utile contre ce même parti. Dans la presse, ces derniers jours, on a dit qu’il avait voulu « nationaliser » le scrutin. Rien n’est plus vrai, à ceci près qu’à l’inverse de ses prédécesseurs du « monde d’avant », qui disposaient tous d’une force de frappe locale, Macron, homme seul dans le marigot politicien, n’a d’autre ressource que d’organiser et le retrait de ses maigres troupes, et la défaite de ses concurrents. Le sauveur de la République, nous dit-on ! Reste qu’après avoir jeté un coup d’œil sur cet embrouillamini, on est bien en peine de voir où sont les beaux principes dont il se revendique. On songe alors aux mots prêtés par Leonardo Sciascia à Don Mariano Arena, dans Le Jour de la chouette : « Ce sont de belles inventions que le peuple et la démocratie (…). Des choses inventées par des gens assis à leur bureau, qui savent enfiler un mot dans le cul d’un autre mot, et tous les mots dans le cul de l’humanité ». On me permettra de ne pas reprendre à mon compte, ni pour le fond, ni pour la forme, le propos du vieux mafioso, mais d’y voir plutôt une sorte de mise en abîme : le regard d’un cynique sur d’autres cyniques, qui, à tout prendre, décrit assez bien l’état déplorable de notre société politique.

Quelle morale à cette histoire immorale ? Sans doute est-il trop tôt pour le dire. Dans un livre paru il y a un an, Marx rapatrié (éditions du Cerf), j’ai cherché à dévoiler les mécanismes qui plaçaient Le Pen, candidate d’un fascisme bien peigné et présentable, en situation de tirer complètement profit, en 2022, du césarisme de la Ve République. Nous verrons bien ce qu’il en sera et nous suivrons ici les convulsions de la campagne présidentielle. En opposant toujours à ce reflet déformé, hideux, de la vie sociale, les luttes et les idées qui, depuis les Gilets jaunes et les mouvements populaires pour le climat et contre la retraite à points, ont donné l’exemple, ô combien plus inspirant, d’une société reconstituée par le bas, par la périphérie, par le collectif. Déjà, cette autre histoire a porté un sérieux coup à l’idée qu’ont du pouvoir tous ceux qui le désirent ardemment pour eux-mêmes.

Alphée Roche-Noël

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Author: QG.media

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