Najah Albukaï. Le dessin pour résister à l’amnésie

Alors que l’exposition de ses œuvres à la galerie Fait & Cause à Paris ferme ses portes, le dessinateur et graveur syrien Najah Albukaï, torturé au Centre 227 des renseignements généraux de Damas, revient sur son parcours et son rôle d’artiste engagé dans un travail de mémoire et de résistance face à l’oppression.
Brigitte Jamois. Najah Albukaï, parlez-nous du contexte dans lequel vous avez grandi. Vous avez toujours dessiné, je crois ?
Najah Albukaï. Je suis né à Homs en 1970, deux mois avant le coup d’État d’Hafez Al-Assad. J’ai grandi dans une société militarisée et réprimée, dans l’atmosphère d’un pays sous régime totalitaire. J’avais trois ans pendant la guerre israélo-arabe de 1973 et enfant, je dessinais des avions et des parachutistes. Nous n’avions à lire que les magazines du régime, Les avant-gardes du parti Baas, jusqu’à l’arrivée des bandes dessinées européennes : Tintin, Pilote, etc. J’adorais dessiner d’après elles. Mais elles transitaient par l’Égypte, et tout s’est arrêté après les accords de Camp David. Quel paradoxe ! C’est un traité de paix qui a privé les enfants de magazines et de lecture.
Un jour, j’ai recouvert au pastel gras un mur que mes parents venaient de passer à la chaux. Mon père a fait venir les voisins pour l’admirer : s’il m’avait grondé, je me demande encore si j’aurai continué. Au cours du soir, j’ai appris le fusain et les techniques classiques. Nos professeurs étaient très influencés par l’impressionnisme, et j’ai découvert Van Gogh. Je suis tombé amoureux de ce type qui dessinait et s’était coupé l’oreille : les jeunes ont besoin d’idoles.
B. J. Et vous avez décidé de poursuivre dans cette voie, alors qu’il n’y avait qu’une seule école des Beaux-arts pour toute la Syrie ?
N. A. Oui, et j’ai financé mes études aux Beaux-arts de Damas en gardant une ferme, en travaillant dans une fromagerie. En trente ans une « aristocratie militaire » s’était constituée en Syrie, et beaucoup étaient fils d’officiers ou de responsables, pistonnés, sans aucun talent : les « vrais » étudiants étaient de l’ordre de 10 % ! Nous devions suivre un « cours » militaire chaque semaine et deux semaines pendant les vacances d’été. À la fin, les trois ans du service militaire étaient diminués de six mois. Nous étions là, dans des classes, en costume militaire, à nous faire humilier par des officiers qui s’ennuyaient. L’objectif était le contrôle des jeunes et moi, je n’étais pas trop sage. On a essayé une fois de manifester, et j’ai décidé de partir en France pour continuer mes études.

Prier — 227

© Najah Albukaï

B. J. Vous dites que vous étiez sous contrôle ; aviez-vous le droit de sortir de Syrie ? Et pourquoi la France ?
N. A. J’étais dans les cinq premiers aux Beaux-arts : j’ai eu la permission de repousser la fin du service militaire et de poursuivre des études. Tous mes frères avaient appris le français. Enfants nous écoutions RMC. Mon frère, médecin à Amiens m’a fait une attestation de prise en charge.
En France, c’était très dur. Je n’avais pas de bourse et j’ai dû faire des déménagements, du dessin de rue, etc. Je suis entré par équivalence en première année aux Beaux-arts de Rouen. J’avais idéalisé l’art en France, et j’ai découvert qu’il y avait une vraie lacune dans mon apprentissage en Syrie : vous en étiez à l’art conceptuel, et moi je remplissais du papier. J’ai vu Van Gogh et Cézanne sur des tables de café, sur des torchons : un sacrilège ! Ça m’a énormément choqué. Après, j’ai commencé à ouvrir les yeux et à apprécier Rauschenberg, Arman, César. Mais j’étais trop attiré par le dessin pour rentrer vraiment là-dedans.
Je n’ai pas réussi à supporter les difficultés économiques, et puis j’étais amoureux et je suis rentré me marier.
Le service militaire était affreux. Puis, j’ai réussi à ouvrir mon propre atelier à Damas et j’ai commencé à enseigner à l’école des Beaux-arts jusqu’à la révolution. C’est avec le printemps arabe que je me suis mis à participer avec acharnement aux manifestations pacifiques.
B. J. Des manifestations forcément réprimées…
N. A. Oui, très violemment, avec des tirs à balles réelles. Je n’ai pas le courage de porter des armes : je ne suis pas André Malraux. J’ai commencé à manifester quand nous avons appris que 52 jeunes avaient été tués par les balles de l’armée syrienne durant les manifestations. Là, je me suis dit qu’il fallait sortir, comme les Égyptiens.
B. J. C’est là que tout a commencé pour vous. Quels étaient les slogans, les mots d’ordre ?
N. A. « Liberté, démocratie, non au sectarisme confessionnel. » Le régime voulait faire croire que des intégristes allaient prendre le pouvoir. En 2012, j’ai dû quitter ma maison pour me cacher à Damas, jusqu’au jour où j’ai été arrêté. Depuis mon enfance, ma tête était remplie d’histoires sur l’univers carcéral du régime syrien. On entendait beaucoup de choses sur ce qui se passait à l’intérieur des prisons, on avait entendu parler des massacres et des techniques de torture. Là, j’ai tout vu de mes propres yeux. Ma famille et ma femme ont versé de l’argent et j’ai pu sortir, mais j’étais dans l’abîme.
Le 1er août 2012, trois jours après ma libération, l’armée du régime entrait dans mon quartier et j’ai dû participer à l’enterrement de 59 corps dans deux fosses communes, dont des camarades, des gens qui n’avaient jamais manifesté. Le 3 août on en enterrait 19 autres. J’ai essayé de me taire et de retourner enseigner, mais je n’ai pas pu. Je n’arrêtais pas de parler et de poster des choses.
B. J. En faisant de l’activisme, même pacifique, vous saviez que vous étiez sous surveillance et en danger.
N. A. Bien sûr. En 2014, j’ai appris que j’étais de nouveau recherché. Mon frère et des amis insistaient pour que je vienne en France. Avec ma femme et ma fille, nous avons décidé de quitter la Syrie. Il fallait trouver un moyen de traverser les frontières syro-libanaises afin de déposer une demande d’asile. Mais j’étais fiché et nous avons été trahis. J’ai été arrêté pour la deuxième fois le 3 septembre 2014.

Tabouret electrique — 227

© Najah Albukaï

B. J. Et on vous a envoyé de nouveau au Centre 227 des renseignements, à Damas.
N. A. Oui. En 2012, je voyais à peine les silhouettes des prisonniers dans cette apocalypse. Dans des cellules minuscules qui pouvaient contenir 70 hommes, il n’y avait pas de lumière et on étouffait. Mais là, j’étais au rez-de-chaussée et j’ai vu. Dans une grande chambre de 13 mètres de long, il y avait les interrogatoires, la torture et les cadavres.
B. J. C’est le SS Alois Brunner qui a formé les renseignements syriens aux techniques de torture sous Hafez Al-Assad ?
N. A. Oui, comme « la chaise allemande » : le prisonnier est sous une chaise, un autre lui tient les pieds, le bourreau tient la chaise et on la remonte (la colonne vertébrale se brise, ndlr). Parfois, il arrive que celui qui est torturé doive accompagner le bourreau, et ça devient une sorte de cirque. Les bourreaux de Primo Levi n’avaient aucune expression sur leur visage ; en Syrie, ils rigolaient.
B. J. Vous représentez des hommes dévêtus portant des corps décharnés dans un drap.
N. A. Deux jours après mon arrivée, ils ont crié : « Quatre nus et un drap ! », et j’ai été réquisitionné pour transporter les cadavres jusqu’au camion. Le front ou les épaules étaient marqués d’un chiffre, passé de « 5535 » à « 5874 » en 60 jours.
B. J. Et là, que ressent-on ? Essaye-t-on d’occulter ce qu’on est en train de vivre ou au contraire cherche-t-on à graver chaque détail dans sa mémoire pour témoigner de cette » apocalypse » ?
N. A. Il y a un état, un apogée où on dépasse l’horreur. D’abord, le plus important était de savoir porter les corps sans se casser le dos. Après, la question était de pouvoir reconnaître quelqu’un : des dizaines de cousins, d’amis avaient disparu, mais les visages étaient tellement déformés. Et puis, il y a l’instinct de survie. Enfin, un jour un agent m’a appelé dans un bureau et j’ai compris que ma famille lui avait donné de l’argent pour me faire sortir.
B. J. Que s’est-il passé en vous pour que vous dessiniez et graviez uniquement ce que vous avez vu et subi, jusqu’à aujourd’hui ?
N. A. Le dessin, la gravure sont des besoins viscéraux pour moi. En 2014 à Beyrouth, j’ai acheté chez l’épicier un bloc à spirales et un stylo à bille, là j’ai vraiment commencé : pour fixer la mémoire. C’est un luxe de pouvoir s’exprimer, d’avoir les moyens techniques de mettre une distance. Je devais témoigner. La gravure est ce qui convient le mieux pour creuser et conserver cette histoire dans des plaques en métal. Il y a tout un rituel dans le procédé lui-même : graver, faire un premier tirage, recommencer, passer les plaques sous la presse : le dessin se réincarne.
B. J. On pense évidemment à Zoran Mušič, mais vous refusez l’étiquette du « prisonnier qui dessine ».
N. A. D’abord, quand Zoran Mušič1 est sorti du camp de Dachau, le régime nazi était écrasé, le criminel déjà détruit. Les gens avaient un véritable espoir de revivre. Mais à chacun son vécu, à chacun sa vie. Est-ce que je joue le rôle de la victime ? En suis-je à ce stade ? Je ne me pose pas cette question. Quand je prends mon dessin en main et que je rentre dans mon travail, j’ai mes propres solutions esthétiques à trouver. Il y a un côté « jeu et bande dessinée », par rapport à lui : le jeu avec les corps, les muscles. Le dessin est une succession d’échecs : ce n’est pas bien, on déchire et on continue. Il faut être têtu et persévérant pour continuer le parcours.
B. J. Vous dites que le régime syrien est « négationniste », pourtant c’est bien lui qui a demandé au photographe César 2de documenter ses exactions. Comment expliquer ce paradoxe ?
N. A. La guerre en Syrie est la première dans le monde où l’on a pu voir des criminels se filmer en train de commettre leurs crimes avec des smartphones de superstar. Bachar Al-Assad adore tout ce qui est technologie. Utiliser le numérique, c’est montrer qu’on est dans la modernité. Je me rappelle que les photos de César ont été diffusées en juin 2014, j’ai été arrêté en septembre et il se passait la même chose. Ils avaient le même comportement. Le fait qu’à l’ONU on ait parlé de César n’a rien changé. Ils font, ils documentent et c’est tout.

Le Barbier — 227

© Najah Albukaï

B. J. Dans un monde saturé d’images, vos œuvres ont une portée et une force exceptionnelles qui nous rendent effectivement « tous témoins », pourquoi d’après vous ?
N. A. Peut-être parce que c’est du « vu », mais aussi du vécu. Quand on passe par cette expérience on va s’exprimer autrement que si c’est quelqu’un d’autre qui raconte ou qui photographie. L’art n’a pas la capacité d’arrêter les guerres, ce n’est pas son devoir. Le devoir de l’art — et celui de l’artiste — est de témoigner de l’histoire de l’humanité. Je reviens à cette phrase de Zoran Mušič : « Résister à toute forme d’amnésie, c’est la raison d’être de l’art ». L’amnésie que veulent nous imposer les dictateurs.
B. J. Au bout de dix ans, qu’en est-il de la Syrie et du peuple syrien à trois semaines des élections ?
N. A. Après tout ce temps, est-ce que les Syriens n’ont pas envie de garder cette posture de victimes ? Si nous la perdons dix ans après, qu’allons-nous devenir ? Nous sommes victimes. Mais qui a poussé la population à jouer ce rôle ? Le monde entier, à commencer par le président américain Barack Obama qui a laissé les Russes et Bachar Al-Assad utiliser les armes chimiques, et tous ceux qui ont soutenu le régime syrien et ont fermé les yeux. Et cette élection présidentielle du 26 mai 2021 est une mascarade. Qui va oser dire non ? Assad va être réélu, non pas avec 99, 99 % mais avec 91 % des voix — une marge de démocratie de 9 %.

1NDLR. Peintre et graveur slovène (1909-2005) dont la carrière a été déterminée par son année passée à Dachau pendant la seconde guerre mondiale et les dessins réalisés pendant sa déportation, à l’infirmerie du camp.

2NDLR. Pseudonyme d’un ancien photographe légiste de la police militaire syrienne qui a fui la Syrie en emportant près de 45 000 photos prises entre 2011 et 2013 dans le cadre de son travail. Elles illustrent notamment la torture et les décès dans les prisons du régime syrien.

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Author: OrientXXI.info

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