Pandémicide

C’est comme une énorme fête par anticipation, la perspective du retour à la normale. C’est marrant comme cette évocation reste puissante quand bien même l’expérience et le sage prouvent que l’on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière. Mais le mythe persiste, celui de retrouver sa vie d’avant, parée de toutes les vertus et surtout nimbée d’un bon gros brouillard nostalgique.

Le retour à la normale, c’est beau comme une infographie du Parisien

C’est réglé comme du papier à musique et on entend presque la fanfare qui accompagne la foule en liesse.

Et on ne voit vraiment pas ce qui pourrait mal se passer.

On imagine bien le princident en train de répéter la scène devant son miroir.

Les grandes espérances

Je vous demande d’être responsables tous ensemble et de ne céder à aucune panique, d’accepter ces contraintes, de les porter, de les expliquer, de vous les appliquer à vous-mêmes, nous nous les appliquerons tous, il n’y aura pas de passe-droit, mais, là aussi, de ne céder ni à la panique, ni au désordre. Nous gagnerons, mais cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées, seront remises en cause. Beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent. Ne nous laissons pas impressionner. Agissons avec force mais retenons cela : le jour d’après1, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant2. Nous serons plus forts moralement, nous aurons appris et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences, toutes les conséquences.Adresse aux Français du Président de la République Emmanuel Macron, 16 mars 2020

Rétrospectivement, le discours de confinement de Macron sonne plus comme un amoncèlement de menaces que comme un inventaire de promesses et de sortie par le haut. Et nous sommes encore loin d’en avoir réellement tiré toutes les conséquences.

Nous traversons la pandémie les yeux rivés sur l’espérance d’un monde d’après, un monde qui aura pris la mesure de la crise surmontée et surtout de toutes celles à venir, un monde qui aura appris de ces erreurs, mais surtout de ses réussites communes. À l’échelle mondiale, tous les pays ont tiré les conséquences de la pandémie et ont fait leurs choix : certains pour leur population et d’autres contre. Ces choix sont essentiellement politiques.

Il n’y aura pas de monde d’après. Quand la pandémie sera terminée, le monde sera la suite de celui qu’il aura été pendant – autrement dit, socialement mortifère et écologiquement désastreux. Les discours sur le « monde d’après » s’appuient sur la reconnaissance du coronavirus comme opérateur politique : sa seule existence serait en elle-même à l’origine de profondes reconfigurations politiques. Le virus en lui-même ne changera rien, c’est un micro-organisme dont l’action n’est pas consciente, mais seulement biologiquement réactive. En revanche, parce qu’elle s’inscrit dans un vaste et complexe système social, la pandémie est quant-à-elle bien un « moment » au sens d’Henri Lefebvre, soit une situation particulière rassemblant des conditions historiques contingentes, propices à des changements politiques65. Certains changements déjà perceptibles sont d’une faible intensité politique : peut-être le port du masque sera normalisé en hiver, saison favorisant la diffusion de nombreuses maladies communes. Le « moment » pandémique concerne lui des mutations plus profondes des sociétés contemporaines, comme l’émergence d’une raison sanitaire, qui en serait déjà un résultat important, qu’il faut ensuite rendre « irréversible ». Celle-ci représente en effet un impératif écologique/écologiste à double titre.La naturalisation comme dépolitisation de la pandémie, 27 avril 2021, Perspectives printanière

La politique du déni

Le pouvoir décide de laisser courir le virus en niant la réalité pandémique.

Le sentiment d’irréalité est total. Total parce que partout et de tous les instants. Nous étions dans une guerre contre un ennemi qui ne ne voit pas, qui avance furtivement jusque dans nos maisons, qui peut s’installer des semaines sans que rien ni personne ne le détecte, puis qui se met à moissonner massivement, faisant cette fois disparaitre les gens dans les hôpitaux, dans les maisons de retraites, voire à domicile, dans la plus grande des discrétions, avant de se replier un peu plus loin, pour revenir plus fort, plus malin, laissant derrière lui des hordes de blessés graves que l’on fait mine de ne pas voir.

C’est toujours difficile de prendre la mesure d’un évènement alors que nous sommes encore en train de le vivre. C’est encore plus ardu quand — alors que le tocsin sonne encore dans toutes les campagnes —, nous faisons mine d’avoir laissé le problème derrière nous et tordons le bras à la réalité pour lui faire dire que c’est bon, c’est derrière nous et que nous devons nous empresser de nous vautrer dans une vie d’avant qu’en réalité nous n’avons jamais fait que fantasmer.

Qu’il est difficile de croire ce que l’on ne voit pas, que l’on ne comprend pas. C’est d’autant plus difficile quand le déni est, lui aussi, global, total et alimenté quotidiennement par des intérêts bien particuliers qui ont la main mise sur le gros des médias et l’oreille complaisante des puissants.

En résumé #93 : ration(alité) individuelle…, par Romain

Qu’elle est forte la tentation d’adhérer à la rengaine lancinante des rassuristes qui promettent d’oublier toute cette merde, toute cette angoisse, là, tout de suite, ici et maintenant, pourvu que l’on produise, que l’on consomme et que l’on ferme bien fort notre gueule et les yeux sur l’autre guerre, toujours en cours, de moins en moins discrète et de plus en plus âpre, celle juste contre nous, les gueux, les riens, et nos petits magots socialisés.

Le monde d’après

Il n’y aura pas de monde d’après, parce que nous y sommes déjà. Un monde fondé sur le déni des preuves scientifiques, des inégalités sociales et des politiques mortifères, un monde où l’on va vivre avec les calamités, c’est-à-dire que nous allons en subir les conséquences pendant qu’ils en tireront les bénéfices. Un monde pas très différent de celui d’avant, en fait. Surtout nettement moins faux-cul.

La pandémie s’abat sur un monde déjà très inégalitaire et où les écarts de richesses n’ont cessé de se creuser ces dernières années. Selon les travaux du Laboratoire sur les inégalités mondiales, entre 1980 et 2016, les 1 % les plus riches ont capté 27 % de la croissance du revenu mondial, plus du double de ce qu’ont gagné les 50 % les plus pauvres.Et ce sont les pauvres et tous les laissés-pour-compte de la croissance, plus représentés dans les catégories les plus vulnérables (les femmes, les communautés ethniques historiquement marginalisées, les migrants…) qui sont le plus durement frappés par les conséquences en cascade de la pandémie, à la fois parce qu’ils ont moins accès aux soins et parce qu’ils sont surreprésentés dans les secteurs économiques les plus éprouvés par la crise sanitaire et les plus mal rémunérés (la santé et les services à la personne, le secteur informel urbain…).Au Brésil, les personnes afro-descendantes ont 40 % de chances en plus de mourir du Covid que les personnes blanches, rapporte Oxfam. De même, aux Etats-Unis, le taux d’hospitalisation des personnes atteintes par le virus était cinq fois plus élevé chez les noirs, les hispaniques et les natifs que chez les blancs. Comme les personnes, ce sont aussi les Etats les plus fragiles qui trinquent le plus, avec la chute des transferts des migrants, des investissements étrangers, des recettes fiscales et l’explosion de la dette publique non pas allégée, mais différée pour une part minime de l’encours total.Le coronavirus fait exploser les inégalités partout dans le monde alerte Oxfam, par Antoine de Ravignan, 28 janvier 2021, Alternatives économiques

Nous vivons déjà dans un monde où il y a des gens qui ne sont rien, qui ne comptent pas vraiment, des quantités négligeables de gens négligés, des surnuméraires que l’on peut sacrifier sur l’autel du confort, des loisirs et de la croissance infinie par pack de 300… par jour. Un monde où l’on s’habitue à des taux de perte conséquents. Pourvu que l’on puisse retourner s’amuser, profiter de la vie, celle des méritants et surtout des bien-nés. Un monde où le pandémicide est devenu un mode de gestion tout à fait acceptable et assumé.

Souvenir du monde d’avant, où l’on pouvait tirer une grande fierté d’avoir hypothétiquement sauvé 116 vies… en six mois.
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Author: Monolecte.fr

Blog d’opinions, de réflexions et de débats sur la société, la politique, le féminisme, l’économie ou juste l’air du temps. Le Monolecte existe depuis 2004 et a bien évolué depuis ses débuts. Même si la mode des blogs est à présent passée, je continue à penser que c’est une manière unique d’échanger, de partager et de discuter de choses graves comme de choses très légères.