Contre le sectarisme, le 21 mars 2021 – Retranscription

Retranscription de Contre le sectarisme, le 21 mars 2021.
Bonjour, nous sommes le dimanche 21 mars 2021 et la scène se passe en 1975. Un groupe de jeunes femmes a fait accepter par l’Université de Cambridge [King’s College] que soit créé un séminaire de réflexion féministe.
Il se fait que parmi la demi-douzaine de jeunes femmes qui ont obtenu ça de l’université se trouve ma copine de l’époque et quand les sessions commencent dans cet auguste collège, je suis là. Je suis là par sympathie pour le but affiché et par sympathie personnelle pour les jeunes femmes qui sont là, dont la plupart sont des amies de ma copine, je les connais bien : avec qui je suis déjà allé en vacances. 

Et nous sommes en 1975, c’est-à-dire il y a 46 ans. Vient le jour où ces jeunes femmes décident que je ne viendrai plus. 
Vous avez compris le lien avec l’actualité, avec le débat qui a lieu en ce moment sur la non-mixité à l’intérieur de l’UNEF, de réunions racialisées où on n’accepte plus un certain nombre de personnes. 
Je suis anthropologue. Je donne en ce moment des cours d’anthropologie à l’Université Catholique de Lille et je parle en particulier de choses qui apparaissent peut-être, au premier abord, comme extrêmement désuètes aux étudiants et aux étudiantes comme par exemple la pensée évolutionniste en anthropologie. C’est une tentative qui caractérise véritablement tout le XIXe siècle, de situer les sociétés humaines que l’on connaît à cette époque-là, l’ensemble des sociétés les plus « primitives » [P.J. fait le geste de mettre des guillemets] que l’on connaisse (par exemple les Australiens aborigènes, les sociétés de Nouvelle-Guinée, certaines sociétés du bassin de l’Amazone au Brésil et au Venezuela), de les situer sur une échelle historique.
Toutes les sociétés ont avancé à leur rythme sur une échelle d’évolution, disent les évolutionnistes, et nous en avons découvert certaines à un stade qui correspond à celui de nos propres ancêtres il y a 15.000 ans, d’autres comme les sociétés, Inca ou Aztèque, par exemple, correspondent à l’antiquité pour nous, et ainsi de suite. 
Tout ça peut paraître extrêmement désuet si l’on ignore le débat qui a lieu à cette époque-là entre ces anthropologues évolutionnistes et d’autres anthropologues qui sont polygénistes et qui, eux, dans une perspective de modernisme vraiment d’avant-garde, considèrent qu’aucune preuve n’existe du fait que nous ayons affaire véritablement à une seule espèce. Paul Broca, anthropologue fameux et aussi personne qui a laissé son nom dans l’histoire, par exemple, de la psychiatrie en France, se pose la question de savoir si un mariage entre un Australien aborigène et un Européen est un mariage interfécond, si on a affaire véritablement à la même espèce. Mais les évolutionnistes disent la chose suivante, ils la laissent entendre : « L’enfant d’une tribu amazonienne, un enfant des Dayak du centre de Bornéo, un enfant australien aborigène peut aller à l’école avec des enfants de descendance européenne, peut apprendre la même chose et se retrouver à progresser dans sa société selon les mêmes règles » (à condition, bien entendu, qu’il n’y ait pas un environnement raciste d’apartheid en arrière-plan). L’anthropologue Lewis Henry Morgan utilise une partie de sa fortune personnelle pour aider certaines personnes amérindiennes à poursuivre leurs études et, d’une certaine manière, il réussit un joli coup dans la mesure où une personne dont il a financé partiellement les études devient général dans l’armée américaine. 
Il y a là la représentation sous-jacente des évolutionnistes qui est celle de l’unité du genre humain et, tout particulièrement, en mettant l’accent sur l’unité psychique du genre humain : nous sommes une seule espèce. Il ne faut pas ignorer ce cadre général dans lequel il faut se représenter les choses. 
Par la suite, la pensée anthropologique évoluera et la quasi-totalité des anthropologues, je dirais, se placeront du côté des gens qui agiront, parfois même activement, parfois même dans la clandestinité, pour la décolonisation. Donc, un acquis de l’anthropologie : l’unité de genre humain.
Une autre expérience personnelle. Celle-là, elle ne date pas d’il y a très longtemps : elle date de l’année dernière. Un débat philosophique entre des représentants des courants assez avancés dans la philosophie contemporaine, un débat en particulier avec l’un de ces représentants et moi et ça va paraître en anglais dans un volume très très bientôt, et, à un moment donné, dans le débat, c’est écrit noir sur blanc, cette personne dit que ma manière d’aborder les choses est assez typique de mon hétérosexualité à moi, Paul Jorion, qui se trahit dans la manière dont j’aborde les choses et, en particulier je dirais, la parenté assez évidente entre ma manière de voir les choses et le totalitarisme en général. Quand j’ai vu ça, bon, je ne vous cacherai pas que, la première fois que je l’ai vu, j’ai éclaté de rire. 
Je n’ai pas été particulièrement inquiet mais en y réfléchissant davantage, oui, qu’est-ce qu’on voit là ? Voilà, c’est un sectarisme. Bon, c’est clair, c’est dévaloriser les hétérosexuels par rapport à d’autres personnes dans nos sociétés et de laisser entendre qu’un débat avec des personnes de ce type-là est difficile, c’est-à-dire de laisser entendre une non-réciprocité : je ne vous reconnais pas à titre entier comme étant une personne. 
On m’avait conseillé, quand je faisais mes petits exposés, quand je faisais mes petites interviews dans ma cuisine à l’exemple de François Ruffin qui avait été le premier à m’inviter comme ça, on m’a dit : « Il faut que vous invitiez cette jeune femme d’origine africaine mais il faut que vous sachiez qu’elle n’attachera aucune importance à ce que vous pourrez dire et d’ailleurs, elle vous demandera en particulier de ne pas parler ». Et à la personne qui m’avait suggéré d’inviter cette personne, j’ai dit : « Non, excusez-moi, je suis encore d’une certaine manière un anthropologue ‘évolutionniste’ : je considère que ma parole vaut la sienne. Nous sommes des êtres humains au même titre et je n’accepterai pas un débat où la non-réciprocité est définie comme le cadre, où je n’ai pas le droit de dire un certain nombre de choses, où je n’ai pas le droit de dire ce que je dis d’habitude sur l’esclavagisme, sur la manière dont l’Afrique a été traitée. Je veux garder le droit de continuer de m’indigner sur la manière dont l’Afrique a été traitée dans l’histoire. Je ne veux pas laisser ça uniquement aux Africains. Ils ont voix au chapitre, je dirais, à titre principal bien entendu pour dire ce qu’ils entendent sur ce sujet-là mais je ne considère pas qu’il soit admissible qu’on ne me laisse pas, moi, parler à ce sujet-là ». 
Et cette question-là, elle est dans un cadre… Quand on parle maintenant de cancel culture, quand on parle dé décolonialisme, quand on essaye de réécrire l’histoire, quand on propose – et j’ignore si c’est sérieux ou non – qu’on s’intéresse au biais blanc dans les études sur la lumière au XVIIe et au XVIIIe siècle, ma première réaction, c’est de me poser la question de savoir si c’est sérieux ou non. Et dans ce cas particulier, je ne sais toujours pas si c’est une manière de se moquer justement de cette pensée sectaire ou non. 
C’est un tort de la gauche d’avoir laissé progresser un certain sectarisme, de lui avoir fait de la place. C’est un mélange d’un tas de choses. C’est, je dirais, la tendance pas « ordinaire » mais la tendance à rejeter l’autre. C’est la tendance au sectarisme. C’est ce qu’on a vu apparaître petit à petit dans ce qu’on appelle la pensée « politiquement correcte » : le refus de l’autre, les tentatives de reconstruire l’histoire et, en particulier, de reconstruire sa propre histoire en disant que, voilà, la relation que j’ai eue avec Monsieur ou Madame Untel, non plutôt avec Monsieur Untel, pendant des années, en fait, en y réfléchissant maintenant 15 ans plus tard, je me dis que, voilà, qu’il y avait une violence de sa part et qu’il s’agissait de quelque chose d’apparenté au viol. Non, d’abord, c’est que vous avez eu 15 ans pour y réfléchir. Vous étiez dans un cadre général de liberté. C’est simplement que vous avez changé, que votre pensée est devenue plus sectaire qu’elle ne l’était à l’époque. 
Il y a une pudibonderie qui gagne, on le voit. À une époque, on appelait ça une pudibonderie « victorienne » parce que c’était très propre au règne de la reine Victoria en Grande-Bretagne et on voit un retour de cela. En particulier dans ces tentatives de reconstruction a posteriori d’une histoire personnelle. Je suis psychanalyste, c’est l’une de mes spécialités. Ce discours de reconstruction, il ne passe pas en psychanalyse. Parce qu’il y a une personne qui écoute et que, devant ce témoin, les invraisemblances de ces reconstructions a posteriori apparaissent en pleine lumière. 
Comme aux États-Unis, il semble qu’on accepte devant des tribunaux la notion d’ « avances non-consenties » alors que c’est un oxymore comme on dit : il y a une contradiction dans les termes. C’est des « avances » ! Des « avances » : la question ne se pose pas de savoir si c’est consenti ou non ! Ce sont des avances, c’est-à-dire que c’est un premier pas qu’a fait une personne dans une perspective, je dirais, de rapport sexuel certainement, mais si l’on interdit qu’un des deux fasse ou dise la première phrase ou qui pose le premier geste, où irons-nous ? On voit bien ce qui est en arrière-plan. C’est un droit que la personne s’arroge, celle qui parle d’« avances non-consenties », c’est une personne qui veut s’arroger un droit « impérialiste », absolutiste, d’être la seule personne qui peut faire des avances et que les autres n’y ont pas droit : c’est une dérive. C’est une dérive de l’individualisme. 
Quand j’explique dans un cours cette pensée évolutionniste en anthropologie, je dois expliquer ce qui apparaît comme des paradoxes. Par exemple, M. Henry Sumner Maine qui publie en 1861 Ancient law, une réflexion, qui est un classement des sociétés humaines par rapport à leur système de droit. Et quand ce M. Henry Sumner Maine – dont nous savons par ailleurs que c’est un progressiste en matière de politique – quand, à la fin de son livre, il regrette la disparition du patriarcat, notre réaction pourrait être de bondir. De bondir, sauf quand on regarde comment il explique sa phrase, parce que, dit-il, la disparition du patriarcat et son remplacement par un individualisme forcené risque de faire disparaître totalement toute notion de l’intérêt général. 
Maine écrit cela en 1861. Nous avons vu le patriarcat disparaître et je ne crois pas qu’il faille le regretter mais si c’est effectivement pour le remplacer, comme l’avait bien vu ce monsieur en 1861, par un individualisme forcené qui fait que chacun considère que c’est à lui d’écrire la Loi, une Loi qui s’applique uniquement à lui ou à elle et que le monde entier doit être défini par rapport à cela, cela a un nom aussi… je vais un peu, je dirais, régler mes comptes avec la personne qui essaye de disqualifier ma pensée parce qu’elle « trahirait » une hétérosexualité – ce droit de s’arroger à soi d’édicter les lois qui doivent s’appliquer à tout le monde mais pas à moi ou bien : « c’est à moi de définir les lois de toute manière », ça a un nom en psychanalyse. Ça s’appelle la perversion. C’est le pervers qui fait ça. 
Alors, voilà, je ne fais pas partie des gens qui veulent exclure une partie de l’humanité. Nous sommes l’humanité. Je suis plutôt des gens qui sont du côté du post-humanisme, qui se battent pour étendre les droits que nous reconnaissons aux êtres humains à d’autres espèces. Je trouve ça formidable quand on libère un orang-outan parce qu’il y a eu un procès et le procès ne lui a pas été fait à lui, il a été fait à ses gardiens en disant : « Rendez à ce monsieur – c’était une dame en l’occurrence – rendez à cette dame [Sandra] sa liberté ! ». Ça se passait en Argentine. Je trouve ça formidable quand en Inde, il y a un procès du même genre pour libérer un éléphant, pour lui rendre sa liberté. C’est comme ça qu’il faut faire. 
Cette dignité que les évolutionnistes de 1861 insistaient pour que nous la reconnaissions à chacun des êtres humains, il ne faut pas la réduire. Il ne faut pas, comme je l’ai dit l’autre jour, essayer de justifier une sorte d’« intolérance de revanche ». La revanche, ce n’est pas une bonne approche. La revanche, c’est dans la perspective de la réciprocité négative, de la loi du talion : « Tu m’as fait ça un jour, je vais te rendre la pareille ! ». Ce n’est pas comme ça qu’on avancera. 
Ce n’est pas comme ça qu’on avance. Et le danger, c’est que – ça ne date pas d’aujourd’hui – la tentation sectaire existe aussi bien à droite qu’à gauche et dans cette bataille contre le sectarisme, il ne faut pas permettre qu’il devienne naturel de parler dans la conversation quotidienne d’islamo-gauchisme parce que deux formes de sectarisme se sont rencontrées et ont conclu une alliance de fait, qui existe bien, une alliance autour du sectarisme, autour de cette idée d’exclure une partie de l’humanité du débat, de ne pas reconnaître à l’autre le statut d’un être humain méritant le même traitement digne que les autres. Il ne faut pas l’accepter. 
C’est un vieux combat là-aussi. Ça me ramène à ma propre histoire personnelle, ça doit être vers 1962-1963, quand j’ai 16-17 ans et dans mes débats de la « Jeune garde socialiste » avec les étudiants communistes, une certaine, je dirais, conception libertaire des idées de gauche, des idées de générosité contre une définition sectaire des mêmes idées qui conduit toujours à… Le sectarisme conduit à – je vais ramasser des points Godwin ou autre chose – le sectarisme conduit de manière inéluctable à l’idée de vouloir éliminer cet autre auquel on ne reconnaît pas le statut, la dignité d’être humain. C’est très très dangereux. 
Il ne faut absolument pas que la gauche se laisse aller à laisser l’extrême-droite seule défendre l’idée d’une unité du genre humain. L’extrême-droite n’est pas particulièrement bonne dans ce domaine-là en particulier : je pense à certains génocides bien connus, des choses du même ordre, mais il ne faut pas qu’à l’heure actuelle, la pensée d’extrême-droite paraisse plus ouverte sur cet aspect-là de refuser justement un discours de non-réciprocité de la part de certains autres. Ça doit être, vous l’avez compris, ça doit être le discours de toute femme, de tout homme, de tout être humain de refuser ce type de rejet de l’autre dans la catégorie de celui qui doit se taire, qui doit simplement écouter, même avec les meilleures intentions de réparer les maux de l’histoire : on ne répare pas les maux de l’histoire en les répétant. 
Voilà, allez, à bientôt !

Read on source website...

Author: PaulJorion.com

Le seul Blog optimiste du monde occidental.