Maï Masri, pionnière sur tous les fronts

Publié en anglais, Love and Resistance in the Films of Mai Masri (Amour et résistance dans les films de Maï Masri) de Victoria Brittain vient enfin rendre hommage au formidable travail, ininterrompu, de la première réalisatrice palestinienne.
Avec 3000 Nuits, son premier film de fiction sorti en 2015, où elle traite de la détention des femmes palestiniennes en Israël, Maï Masri connaît un succès retentissant. La carrière de la première réalisatrice palestinienne, essentiellement faite de documentaires et d’engagement ne date pourtant pas d’hier. Dans Love and Resistance in the Films of Maï Masri, la journaliste Victoria Brittain se livre à une analyse passionnante du travail et du parcours de la cinéaste, malheureusement non encore traduite en français. Publiée aux éditions Palgrave macmillan, dans une collection consacrée à éclairer le cinéma du monde arabe dans son contexte historique, géographique et culturel, la préface en est dédiée « aux artistes, poètes, écrivains, réalisateurs palestiniens qui ont gardé vivants la mémoire et l’espoir ». L’autrice synthétise et éclaire la démarche de Maï Masri et de son compagnon de travail et de vie, Jean Chamoun, décédé en 2017 à Beyrouth. Ils s’étaient rencontrés en 1981 dans la capitale libanaise, juste avant l’invasion israélienne, et n’allaient plus se quitter, liés par leur amour et leur conviction du pouvoir de transformation du cinéma qu’ils allaient exercer sur le terrain de la guerre et de l’occupation.
Dans les prisons israéliennes
Victoria Brittain a choisi de parcourir l’œuvre de Maï Masri de manière non exhaustive et non chronologique, comme si elle voulait en capter des images denses, dans ses films et dans sa vie, qui s’éclairent les unes les autres. Le premier chapitre est longuement consacré à 3000 Nuits, à son processus de réalisation — tourné dans une prison désaffectée, en Jordanie —, et qui mûrissait en elle depuis plus d’une vingtaine d’années, nourri de sa connaissance intime de la détention qui mutile toutes les familles palestiniennes, et qui est une métaphore de l’occupation.
Lorsqu’elle était retournée à Naplouse pour filmer la première Intifada, elle avait été frappée par l’histoire d’une femme qui avait accouché en prison, menottée et entourée de soldats, qui allait s’incarner dans la figure de Layal, la protagoniste : « En 2015, lorsque le film a été réalisé, 6 000 Palestiniens, hommes, femmes, enfants étaient dans les prisons israéliennes. C’est l’histoire d’une d’entre eux. » Le film se nourrit aussi de sa relation de proximité avec d’anciennes détenues, dont Kifah Afifi ou Soha Béchara, recluses, elles, dans le sinistre camp de torture de Khyam au Sud-Liban. Maï Masri reviendra tourner avec elles après la libération du Sud-Liban, en 2000, (Femmes au-delà des frontières) gardant à tout jamais contre l’effacement les images et la mémoire du camp qui allait être détruit par l’armée israélienne lors de l’invasion de 2006.
Femmes et enfants en première ligne
Le chapitre intitulé « The Israelis and My Home—Nablus and Shatila : Under the Rubble (1983) ; Children of Fire (1990) » (Les Israéliens et ma maison, Naplouse et Chatila : Sous les décombres (1983) ; Les Enfants du feu (1990) relie deux œuvres au-delà de leur date de réalisation. La présence des femmes et des enfants, et la brutalité avec laquelle ils sont précipités dans la guerre sont récurrentes dans les films qu’elle a tournés souvent dans le fracas des bombes, et partageant elle-même les pires situations d’exposition au danger.
Que ce soit en Palestine occupée ou dans les camps de réfugiés, elle ne cesse de montrer leur destin commun : Dans « Torture and Love in South Lebanon : Wild Flowers—Women of South Lebanon 1986 ; Women Beyond Borders 2004 » (Torture et amour au Sud-Liban : Fleurs sauvages-Femmes du Sud-Liban, 1986 ; Femmes au-delà des frontières 2004) , où l’on entendra Kifah Afifi évoquer la brutalité du camp de Khyam : « Je suis morte cent fois chaque jour dans cette cellule », et Soha Béchara, qui mit sa vie en jeu pour la libération de son pays, marteler : « N’oublions pas la Palestine ».
« The Green Line : War Generation—Beirut (1989) » (La Ligne verte : Génération de la guerre-Beyrouth 1989) documente au plus près la guerre civile libanaise et les affrontements fratricides par-delà la ligne de démarcation est-ouest de la capitale, considéré comme « l’un des films antiguerre les plus puissants du cinéma arabe » selon le quotidien L’Orient le jour.
Les disparus de la guerre civile libanaise
Avec « The Disappeared : Suspended Dreams (1992) ; Lanterns of Memory (2009) » (Les disparus : Rêves suspendus (1992) ; Lanternes de mémoire (2009) , ce sont les 17 000 disparus de la guerre civile qui entrent dans le champ de la caméra. À 25 ans d’écart, les films témoignent du travail acharné des familles pour retrouver leurs êtres chers. Wadad Hilwani, l’une des figures de Rêves suspendus, à la recherche de son époux, va, avec d’autres, créer une dynamique s’inspirant de la « leçon de l’Argentine où les mères de la place de Mai ont forcé le gouvernement à révéler ce qu’il savait ». La construction de ce processus politique de revendication des familles finira par forcer à son tour l’État libanais à mettre le sujet à l’agenda politique du pays. Lanternes de mémoire est plus particulièrement consacré au retour au Liban de Samir Qantar, militant du Front de libération de la Palestine, libéré en 2008 dans le cadre d’un échange de prisonniers négocié par le Hezbollah. Détenu durant 27 ans, il est accueilli en héros national. Il sera assassiné par les Israéliens dans un raid en Syrie en 2015.
La Palestine dans les camps
Dans « My Palestine, Shatila : Children of Shatila (1998) » (Ma Palestine, Chatila : Enfants de Chatila (1998), Victoria Brittain explique que Maï Masri s’attarde sur le camp palestinien le plus emblématique, et près duquel elle vivait, à objectif portant des massacres qui y furent commis en septembre 1982. Avec ténacité, et le plus souvent avec la complicité de Jean Chamoun, la cinéaste explore la mémoire historique personnelle et collective des Palestiniens, la relie au présent, refuse de renoncer au rêve et à l’espoir du retour. Dans « It Is My Country : Frontiers of Dreams and Fears (2001) » (C’est mon pays : Frontières des rêves et des peurs — 2001) , elle accompagne, sur cinq ans, un processus de rencontre entre des enfants des camps de Chatila et de Dheisheh, près de Bethléem, restituant les liens qu’ils parviennent à tisser au-delà des frontières.
Contre le déni et l’oubli
Il y a encore « Museum of Memory : Beirut Diaries (2006) » (Musée de la mémoire : Journal de Beyrouth — 2006) sur la mort de Rafic Hariri ; « “Let the Arabs See” : 33 Days (2007) » (« Laissez les Arabes voir » : 33 jours — 2007) sur la guerre de 2006. Maï Masri est partout, de tous les temps forts, clairs comme obscurs. Elle fera aussi le portrait de Hanan Ashrawi, écrit l’autrice dans « Keeping Going : Hanan Ashrawi—A Woman of Her Time (1995) » (Une femme de son temps —1995). Elle raconte non seulement l’histoire des gens, mais leur donne un visage et nous fait entrer en relation avec eux. Elle enregistre toutes les luttes, en Palestine et au Liban, accompagne une nouvelle génération qui se bat dans la continuité de ceux qui ont connu le traumatisme de 1948, inventant des formes artistiques pour « prendre le contrôle de la narration » contre les récits qui dénient leur existence.
Dans sa conclusion, Victoria Brittain montre comment, au-delà de toutes les situations de destruction, de violence et de torture, Maï Masri s’est toujours acharnée à détecter les éclats de vie et de résistance. « Ses films sont l’antithèse des stéréotypes qui déshumanisent et ôtent leurs droits aux Palestiniens ». Cela singularise ses images qui, loin de tout désespoir et accablement, s’entêtent à chercher, même dans la détresse la plus grande, l’amour et la beauté. En cela, dit Victoria Brittain, « elle ne documente pas seulement ce qu’on fait subir aux Palestiniens depuis 1948, mais elle montre vraiment qui ils sont. »
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Author: OrientXXI.info

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