Une entente indigne entre la France et les Émirats arabes unis

Depuis les révélations en 2019 sur l’utilisation du site gazier yéménite de Balhaf comme base militaire et prison secrète par les Émirats arabes unis, Paris est resté curieusement silencieux. Le discret et fructueux partenariat entre ces deux pays, notamment en matière de vente d’armes, pourrait expliquer le mutisme français.
« Nous parlons de torture, c’est extrêmement grave. » Alors qu’elle a abordé le sujet plusieurs fois au Parlement, la députée Clémentine Autain (La France insoumise) est scandalisée par la discrétion du gouvernement français. Une base militaire et une prison secrète des Émirats arabes unis (EAU) se cachent pourtant au sein de l’usine d’exportation de gaz de Balhaf au Yémen – une infrastructure dont Total, avec presque 40 % des parts, est le principal actionnaire.
Au sein du réseau de prisons émiriennes au Yémen, celle de Balhaf a d’abord été évoquée par l’ONU en septembre 2019. Deux mois plus tard, l’Observatoire des armements, association militant pour une plus grande transparence de la politique de défense et des ventes d’armes françaises, SumOfUs et Les Amis de la terre diffusaient un rapport avec des témoignages de personnes ayant été enfermées sur le site. « Des traitements inhumains et dégradants (privation de soins, tortures) [y ont été] commis par des soldats émiratis », dénoncent les ONG.
Avançant également qu’elle dispose du témoignage d’une personne ayant été emprisonnée à Balhaf, l’ONG suisse Mena Rights Group a lancé en juin 2020 une démarche auprès du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Puis en juillet 2020, l’AFP révélait qu’une instruction avait été ouverte en octobre 2019 à Paris à l’encontre du prince héritier émirati Mohamed Ben Zayed Al-Nahyane (MBZ) à propos d’une complicité présumée d’actes de torture dans les centres de détention. La plainte avait été déposée « au nom de six citoyens yéménites passés par ces prisons », selon leurs avocats français, Joseph Breham et Laurence Greig.
L’étrange oubli de Jean-Yves Le Drian
Alors que les alertes en provenance de la société civile se multiplient, les députés Clémentine Autain et Alain David (Parti socialiste) tentent d’interpeller le gouvernement français. « J’ai vu comme vous l’article sur l’affaire de Balhaf, au Yémen ; et je mène une investigation pour essayer de comprendre ce qui a pu se passer », leur répondait d’abord en novembre 2019 le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Mais relancé sur le sujet quelques mois plus tard, en juillet 2020, il écorchait cette fois le nom du site, avant de répéter presque mot pour mot le communiqué de presse publié précédemment par Total. « [La] réquisition officielle par [le] gouvernement [yéménite] en temps de guerre s’est appliquée », justifie le ministre. Avant d’ajouter : « les équipes locales […] ont décidé de séparer le site en deux. Ils ont construit un mur entre cette usine […] et de l’autre côté, une partie du site sous le contrôle de la coalition en dehors de tout contrôle effectif de l’entreprise ».
Un peu distrait, Jean-Yves Le Drian oublie alors de rappeler un élément essentiel : ce n’est en fait pas le gouvernement yéménite officiel qui occupe l’usine — dont la production est aujourd’hui suspendue —, mais l’un de ses alliés dans la coalition l’opposant aux rebelles houthistes : les EAU. Cette occupation émiratie se fait d’ailleurs contre l’avis de certains officiels yéménites, comme le gouverneur de la région où se trouve Balhaf, Mohamed Saleh Ben Adio. Quant au deuxième argument du ministre, il est peu convaincant. Comment expliquer en effet que les investigations de la France dans un site détenu à 40 % par Total et occupé par l’un de ses proches alliés soient arrêtées par un simple mur ? Sollicité sur ces questions par Orient XXI, le ministère des affaires étrangères a botté en touche.
Des intérêts communs dans la défense
Le sujet mérite pourtant attention : ces dernières années, les EAU sont devenus un partenaire incontournable de la France. « Malgré leur petitesse et leur discrétion, ils jouent un rôle clé dans la stratégie internationale de la France », remarque ainsi le député Sébastien Nadot (Mouvement des progressistes). Pour le comprendre, revenons donc quelques années en arrière, dès l’indépendance en 1971 de cette fédération d’émirats dont Abou Dhabi et Dubaï sont les figures de proue. « Au moment du retrait des Britanniques, la France a mené une politique active de promotion de ses intérêts, ouvrant rapidement des ambassades dans tous les pays du Golfe », rappelle Denis Bauchard, ancien directeur de cabinet au ministère des affaires étrangères, aujourd’hui conseiller pour le Proche-Orient à l’Institut français des relations internationales (IFRI).
Des liens commencent alors à se tisser entre Paris et Abou Dhabi. « Dès le premier rapprochement militaire et les premières ventes d’armes en 1977, la connexion entre la France et les EAU a eu quelque chose de spécial, un sentiment d’évidence entre deux pays au caractère fort, mais de taille relativement petite », analyse quant à lui Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut des relations internationales Clingendael aux Pays-Bas.
D’un côté, une fédération excessivement riche, propriétaire de fonds souverains florissants et consommatrice de matériel de guerre. De l’autre, un pays détenteur d’une expertise technique en matière d’armement et d’hydrocarbures, mais aussi d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et d’une certaine indépendance politique vis-à-vis des États-Unis.
Partie sur de bonnes bases, cette amitié naissante va se renforcer au fil des années, et en particulier dans les années 1990, après l’invasion de l’Irak au Koweït. « À ce moment-là, l’Arabie saoudite est restée impuissante. Comme les autres petits États du Golfe, les Émirats se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient pas compter sur leur grand voisin pour assurer leur défense », commente Emma Soubrier, chercheuse à l’Arab Gulf States Institute à Washington. Abou Dhabi va alors chercher à diversifier ses partenariats, et notamment renforcer celui avec la France. En 1995, un nouvel accord « faisant intervenir l’armée française en cas d’agression » est signé1. En parallèle de cette alliance, la monarchie du Golfe poursuit le développement de sa propre armée, et achète des armes aux fournisseurs français.
Une base à Abou Dhabi
Le mariage entre les deux pays sera célébré en grande pompe en 2009 avec l’inauguration à Abou Dhabi de la première base interarmées française du Proche-Orient. Regroupant aujourd’hui environ 700 militaires, elle comprend une base aérienne, une base navale capable d’accueillir un porte-avion français et un contingent de l’armée de terre. Une petite révolution dans la politique étrangère de la France, traditionnellement orientée vers l’Afrique. « Pour la France, les EAU sont devenus une nouvelle priorité », commentait à l’époque dans un câble diplomatique Mark Pekala, alors adjoint au chef de mission de l’ambassade américaine à Paris. « Pour les Français, l’implantation aux Émirats est stratégique et permet d’intervenir facilement notamment pour prévenir d’éventuelles perturbations à l’accès aux hydrocarbures du Golfe », souligne la chercheuse Emma Soubrier.
Un nouvel accord stratégique accompagne cette inauguration, qui « se distingue […] par la force de l’engagement de la France auprès des EAU […], en y incluant une clause de sécurité par laquelle la France s’engage à participer à la défense des Émirats en cas de menace de la part d’un État tiers »2. « Une clause dont le détail n’a malheureusement pas été révélé puisque les accords de défense ne sont pas soumis au Parlement. Les Français pourraient pourtant être intéressés par des engagements militaires risquant d’entraîner leur pays dans une guerre », cingle Tony Fortin, de l’Observatoire des armements.
Depuis, la lune de miel n’en finit pas. Ministre de la défense sous François Hollande en 2012, puis nommé aux affaires étrangères à partir de 2017 sous Emmanuel Macron, le socialiste devenu membre de La République en marche Jean-Yves Le Drian multiplie les déplacements auprès de la discrète monarchie. Une stratégie payante : les commandes d’armes des Émirats à la France ont représenté un montant global de 4,7 milliards d’euros entre 2010 et 2019, dont 1,5 milliard sur l’année 2019 selon le rapport 2020 au Parlement sur les exportations d’armement.
Car les Émirats ont besoin d’armes. « Marqué par sa formation militaire, MBZ nourrit une vision politique belliqueuse. Le prince héritier veut faire des Émirats, qui ne sont pas un état démocratique, la nouvelle puissance stabilisatrice de la région, volonté sous-tendue par son aversion pour les régimes pluralistes, remarque le chercheur Jalel Harchaoui. Toute forme de pluralisme est en effet perçue comme une source d’incertitude politique indésirable ». Quand éclatent les printemps arabes en 2011, Abou Dhabi et Riyad répondront ainsi à l’appel de leur voisin du Bahreïn, en envoyant leurs troupes pour réprimer les manifestations.
Actes de torture
« Les EAU développent une stratégie régionale d’influence et de puissance qui passe notamment par la création de comptoirs portuaires commerciaux et militaires allant de la Corne de l’Afrique jusqu’à la Méditerranée », développe quant à elle la chercheuse Emma Soubrier. Quand en 2015, ils interviennent avec l’Arabie saoudite au Yémen pour défendre le gouvernement légitime contre les rebelles houthistes, ils profitent aussi de cette guerre pour développer leur stratégie de comptoirs et tenter d’occuper les ports et les infrastructures du sud — dont Balhaf, l’usine d’exportation de gaz dont Total est l’actionnaire principal.
Mais à la guerre comme à la guerre, l’intervention est sanglante : l’ONG Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled) déplore 112 000 morts par violences entre 2015 et 2020 au Yémen et l’ONU y pointe « la pire catastrophe humanitaire du monde », accumulant les superlatifs pour attirer l’attention sur la situation du pays. Un autre scandale éclate lorsque la journaliste égyptienne Maggie Michael publie à partir de 2017 une série d’articles dénonçant l’existence de prisons secrètes émiraties au Yémen, où des actes de torture sont commis.

« Un autre principe guide la politique internationale des EAU : une aversion aux racines anciennes à l’égard du Qatar, qui soutient l’organisation islamique des Frères musulmans », note Denis Bauchard. C’est à travers cette lutte d’influence que l’ancien diplomate lie le soutien militaire d’Abou Dhabi au maréchal Khalifa Haftar en Lybie, contre le gouvernement internationalement reconnu de Fayez Al-Sarraj. Un soutien international incluant naturellement la France… qui appuie aussi pourtant en parallèle le maréchal Haftar. Selon un article du New York Times de juillet 2019, elle lui aurait ainsi cédé des missiles anti-tanks, en violation de l’embargo sur les armes. « Notre rôle est ambigu en Lybie », reconnaît Denis Bauchard. « La France aligne sa politique libyenne sur celle des EAU », tranche quant à lui le chercheur Jalel Harchaoui.
Un dialogue stratégique
Les entreprises françaises poursuivent en tout cas leurs ventes d’armes à Abou Dhabi — toutefois sans tambour ni trompette. Le fabricant de bateaux de guerre Naval Group ne fera ainsi aucun étalage de la finalisation de la vente de deux corvettes Gowind en 2019 : ni communiqué de presse ni mention précise dans son rapport d’activité 2019 ne viendront saluer ce contrat conséquent.
Si les Français restent discrets quant à leur stratégie de défense et leurs ventes d’armes, ils se montrent plus démonstratifs dans d’autres domaines. La France a notamment accepté de partager avec les EAU de deux de ses symboles : l’université de la Sorbonne et le Musée du Louvre — la version émirienne ayant ouvert ses portes à Abou Dhabi en 2017. Mais la culture n’est pas seule à la fête : en juin 2020, à l’occasion de la douzième session du dialogue stratégique, les deux pays ont annoncé « une feuille de route ambitieuse pour les dix prochaines années » ; « cette réunion de haut niveau a aussi inclus des échanges dans les secteurs clés de la coopération bilatérale, tels que l’économie, le commerce et l’investissement, le pétrole et le gaz, les énergies nucléaires et renouvelables, l’éducation, la culture, la santé, l’espace et la sécurité », peut-on lire dans le communiqué. Quelques semaines plus tard, les EAU se félicitaient d’une coopération « référence » en matière de relations bilatérales.
Au centre de cette multitude de liens, le silence de Jean-Yves Le Drian sur les exactions émiriennes à Balhaf pèse lourd. « Notre influence est limitée au Yémen, considère Denis Bauchard. De façon générale, la France évite les grandes déclarations et essaie de régler les problèmes de façon pragmatique au coup par coup », ajoute l’ancien diplomate. Aurait-elle peur de fâcher son allié en s’impliquant davantage sur la question des droits humains en général et sur celle de la prison de Balhaf en particulier ? C’est en tout cas l’opinion de Jalel Harchaoui. « En règle générale, Paris ne souhaite aucune fausse note qui viendrait ternir son intime amitié avec Abou Dhabi, persuadé que cette relation symbiotique mènera toujours, dans les années à venir, au succès », considère le chercheur.
Entre le bourbier yéménite et l’imbroglio libyen, les prisons secrètes, la torture et les atteintes aux droits humains, ce « succès » a pourtant un goût de défaite.

1Citation issue du rapport sénatorial réalisé en 2011 par Nathalie Goulet (LR) et traitant du projet de loi autorisant l’approbation de l’accord de 2009 entre la France et les EAU.

2Ibid.

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Author: OrientXXI.info

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