L’« accord Abraham » contre la Palestine

Prétendre que les Émirats arabes unis ont conclu un accord de paix avec Israël afin d’aider les Palestiniens à atteindre leurs objectifs est une hypocrisie de tout premier ordre.
Lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche le 13 août 2020, le président américain Donald Trump a annoncé avec fierté l’existence d’un accord, qu’il avait aidé à négocier, entre les Émirats arabes unis (EAU) et Israël pour établir des relations diplomatiques pleines et entières. Il l’a salué comme « une étape importante vers la création d’un Proche-Orient plus pacifique, plus sûr et plus prospère ». Le conseiller à la sécurité nationale de Trump, Robert O’Brien, a déclaré aux journalistes que cet accord devrait faire du président « un candidat de premier plan pour le prix Nobel de la paix ».
Les réactions à cet accord ont été mitigées. Les principaux dirigeants politiques européens et les grands médias l’ont salué comme une percée historique capitale. Le premier ministre britannique Boris Johnson l’a qualifié de « très bonne nouvelle ».
Pas de terre en échange de la paix
Quant à la réaction palestinienne, elle a été totalement hostile, dénonçant l’accord comme une trahison de la lutte de libération palestinienne et même comme un coup de poignard porté dans leur dos. Le quotidien officiel de l’Autorité nationale palestinienne, Al-Hayat al-Jadida, a présenté l’accord — au moyen de lettres rouges de colère — comme une « agression tripartite contre les droits du peuple palestinien ». « Al-udwan al-thulathi » ou agression tripartite est l’expression arabe donnée à la conspiration anglo-franco-israélienne visant à attaquer l’Égypte en 1956. Aucune partie arabe n’avait été impliquée dans l’attaque contre l’Égypte lors de la guerre de Suez. Aujourd’hui, ce sont les dirigeants émiriens qui sont accusés de collusion avec Israël et les États-Unis dans l’agression diplomatique contre leurs frères palestiniens.
L’un des principes fondamentaux de la diplomatie arabe dans le conflit avec Israël est celui de l’échange de « la terre contre la paix », en application duquel Israël restitue les terres arabes qu’il a occupées lors de la guerre de juin 1967, et en contrepartie se voit offrir la paix avec ses voisins. C’est sur cette base que l’Égypte a conclu un traité de paix avec Israël en 1979 et la Jordanie a suivi en 1994.
L’accord EAU-Israël nuit aux perspectives de paix globale en abandonnant le principe de l’échange « terre contre paix » au profit de celui de « paix contre paix ». Le soutien aux droits des Palestiniens était autrefois l’un des rares points de consensus entre les régimes arabes autoritaires et leur peuple. Ce consensus est incarné dans l’Initiative de paix arabe qui a été approuvée par la Ligue arabe en 2002. Elle offrait à Israël la paix et la normalisation avec les 22 membres de la Ligue arabe en échange de l’accord sur un État palestinien indépendant dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, avec Jérusalem-Est pour capitale. En d’autres termes, le retrait des territoires palestiniens occupés était une condition de la normalisation avec le reste du monde arabe.
Si un plan de paix méritait d’être appelé « l’accord du siècle », c’était bien celui-là. Pourtant, Israël l’a ignoré, sa préférence allant à la terre plutôt qu’à la paix pour ce qui concerne les Palestiniens. En fait, l’accord qui vient d’être conclu envoie un message à Israël selon lequel il est possible de normaliser ses relations avec les États du Golfe sans devoir mettre fin à son occupation des territoires palestiniens. Bahreïn et Oman ont salué l’initiative des EAU et il est probable qu’ils suivront le même chemin.
Pour Nétanyahou, une victoire diplomatique
Les Émiriens prétendent avoir agi dans l’intérêt des Palestiniens en ayant persuadé Israël d’abandonner son plan d’annexion officielle de larges parties de la Cisjordanie. Cette affirmation n’est pas convaincante à plusieurs égards.
En premier lieu, les Émiriens n’ont pas consulté les Palestiniens. Ils ont pris langue avec l’ennemi à leur insu pour les utiliser ensuite comme une feuille de vigne. Deuxièmement, l’annexion rampante de la Cisjordanie dure depuis 53 ans et l’accord est impuissant à y mettre un terme. Troisièmement, le récent plan du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou visant à annexer officiellement environ un tiers de la Cisjordanie, y compris les blocs de colonies et la vallée du Jourdain, constituerait un accaparement unilatéral et illégal de territoires. En tant que tel, il ne mérite aucune récompense pour l’avoir mis en veilleuse.
Quatrièmement, Nétanyahou n’a accepté que de reporter, et non d’abandonner, son plan d’annexion formelle. Immédiatement après l’annonce à la Maison Blanche, Nétanyahou a d’ailleurs clairement indiqué à la télévision israélienne que l’annexion restait son objectif à long terme. L’accord avec les EAU représente donc une victoire diplomatique majeure pour le dirigeant israélien de droite.
Depuis des décennies, Nétanyahou soutient, à l’encontre des idées reçues, qu’il serait possible de normaliser les relations avec les États du Golfe sans qu’il soit nécessaire de résoudre en préalable le conflit avec les Palestiniens.
Alliance contre l’Iran
C’est ce que Nétanyahou appelle l’approche « dedans-dehors » : développer des relations diplomatiques, économiques et stratégiques ouvertes avec les États du Golfe afin d’isoler et d’affaiblir les Palestiniens et de les contraindre à régler le conflit aux conditions d’Israël. La réussite de Nétanyahou doit moins en l’occurrence à son pouvoir de persuasion qu’à l’évolution de la dynamique régionale et internationale. Les monarchies du Golfe se sentent de plus en plus menacées par l’Iran et ses affidés au Bahreïn, au Yémen, en Irak, en Syrie et au Liban. Pour contrer cette menace, elles ont besoin d’alliés puissants.
L’un de ces alliés est le président Trump qui s’est retiré de l’accord nucléaire que son prédécesseur avait conclu avec l’Iran en 2015. Un autre allié est Nétanyahou qui a mené une campagne acharnée contre l’Iran, le mouvement libanais Hezbollah soutenu par l’Iran, et ses ambitions nucléaires. La géopolitique a favorisé un réalignement des forces, opposant l’administration Trump, le gouvernement de Nétanyahou et les dirigeants du Golfe à l’Iran.
Une hypocrisie de première grandeur
La question de Palestine, au cœur du conflit arabo-israélien, a été mise sur la touche dans ce processus. C’est une chose que les dirigeants des EAU poursuivent leur intérêt national étriqué en dévoilant au grand jour leur coopération secrète avec Israël qui dure depuis des décennies. Cela peut être justifié par une realpolitik traditionnelle : L’Iran est leur ennemi et ils ont besoin de l’aide d’Israël pour l’affronter. Mais prétendre que les EAU ont conclu un accord de paix avec Israël afin d’aider les Palestiniens à atteindre leurs objectifs est une hypocrisie de première grandeur.
Les médiateurs américains de l’accord EAU-Israël lui ont donné le nom d’« accord d’Abraham ». Abraham est vénéré comme un homme de paix par les trois religions monothéistes fondées au Proche-Orient : le christianisme, l’islam et le judaïsme. En baptisant l’accord du nom du patriarche, les médiateurs ont tenté de le faire passer pour une contribution à la paix.
C’est là que le fossé entre la rhétorique et la réalité est le plus choquant. Selon les mots d’Ali Abunimah, le fondateur de The Electronic Intifada, l’appellation « accord d’Abraham » est « une tentative pour grimer un accord politique sordide qui sape les droits des Palestiniens en une noble réalisation pour la compréhension interconfessionnelle ». Il y a un dicton arabe qui dit que quelque chose qui commence de travers restera de travers. Malheureusement, cela pourrait bien être le sort de l’accord d’Abraham.
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Article original : “UAE-Israel deal : Breakthrough or betrayal ?”, Middle East Eye, 24 août 2020. Traduit de l’anglais par Christian Jouret.

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Author: OrientXXI.info

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