Tati à Barbès. Nous nous sommes tant aimés

Véritable institution du quartier de Barbès, et au-delà légende urbaine avec ses prix bas et ses sacs vichy rose, le magasin parisien Tati va définitivement fermer ses portes, victime d’une sévère chute de ses ventes. Fondé par une famille tunisienne juive, son histoire se confond avec celle de l’immigration maghrébine à Paris.
« Barbès ne sera plus jamais comme avant ». Ces sont les mots de ma mère, établie en France depuis plus de 30 ans, et qui a habité une bonne partie de sa vie dans le 18e arrondissement, dont on ne sait plus parfois si c’est le quartier ou si c’est l’enseigne qui a permis à l’autre d’entrer dans l’histoire de Paris. L’annonce de la fermeture de Tati a en effet provoqué une vague d’émotion au sein de la communauté maghrébine, dont l’histoire parisienne s’est très tôt liée à l’enseigne au fameux motif Vichy.
Une saga familiale juive tunisienne
Derrière la légendaire enseigne, il y a la famille de Jules Ouaki, qui a construit un véritable empire commercial en un temps record. Originaire d’une famille juive de la Goulette, dans la banlieue nord de Tunis, dont le père artisan bourlier a eu neuf enfants, le fondateur de Tati débarque à Paris à la fin de la seconde guerre mondiale et voit dans le boulevard Rochechouart la possibilité de révolutionner le commerce du textile. Ouaki veut casser les codes et invente le discount à la française. Pour cela, il rachète un premier local de 50 mètres carrés et y dispose des bacs au fameux motif vichy rose et bleu remplis de vêtements et de textiles, à des prix défiants toute concurrence.
L’inspiration est toute trouvée pour cet enfant de la Tunisie : il s’agit du modèle de consommation prédominant encore dans les quartiers populaires de Tunis. Ce concept s’inspire des friperies tunisoises, introduites en 1932, au lendemain de la Grande dépression de 1929. Mais l’originalité de Tati est de vendre du neuf. Jules Ouaki cible ainsi une clientèle populaire, et affirme, par sa célèbre formule « ramenez-moi les voleurs », son choix d’éviter un système de sécurité repoussoir. Le concept est d’autant plus dans l’air du temps que désormais le prêt-à-porter industriel remplace la traditionnelle tenue faite à la main par une couturière.
Le choix du quartier repose sur la même logique. Déjà en 1856, Jacques Crespin, prend le parti d’installer au cœur de Barbès, rue de Clignancourt, les Galeries Dufayel, qui permettent à des familles ouvrières d’acquérir, grâce au paiement en mensualités, du mobilier et autres biens de consommation. L’entre-deux-guerres modifie durablement le quartier avec l’arrivée des premiers immigrés maghrébins dans la capitale, qui s’ajoute à la présence des immigrés espagnols et italiens. Les commerces des ressortissants du Maghreb, et plus particulièrement algériens, fleurissent avec l’arrivée de cafés communautaires et l’ouverture de plusieurs bijouteries et magasins de tissus tenus par des familles juives maghrébines.
La capitale du Maghreb à Paris
C’est ainsi que l’enseigne créée en 1948 s’installe dans un quartier chargé d’une histoire politique, économique et culturelle marquée d’une empreinte maghrébine et plus particulièrement algérienne. Il est commun pour les habitants du quartier, peu importe leur nationalité, de le surnommer « la wilaya », comprendre donc la 49e wilaya d’Algérie, titre honorifique que le quartier dispute à Marseille. Un détournement humoristique, teinté de fierté nationale, comme pour narguer les dénominations racistes attribués au quartier par la presse française, qui durant la guerre d’indépendance le surnommera « la casbah » – référence directe à la médina algéroise indigène réfractaire à l’ordre colonial – et alimentant la réputation d’un endroit dangereux dans l’imaginaire français.
Au début de la révolution algérienne, le quartier compte entre 2000 et 4000 Algériens. La Goutte d’Or puis progressivement Barbès devient le seul quartier vendant des produits de premières nécessités pour la communauté, allant du trafic d’huile d’olive aux cigarettes, venus directement d’Algérie. Stocks de vêtements seconde main rue Stephenson, innombrables boucheries halal, cafés communautaires ou hammams : les jours de congés, de nombreux ressortissants maghrébins, notamment ceux vivant en banlieue, se rendent dans le 18e arrondissement pour faire leurs emplettes, rencontrer leurs compatriotes, ou écouter la musique du pays. Avec ses hôtels bon marché où les plus précaires peuvent bénéficier de certaines formes de solidarité de la part d’autres émigrés, Barbès devient le point de chute privilégié de ceux qui débarquent d’Algérie pour trouver du travail.
Cet usage communautaire et populaire de l’espace urbain entraîne une surveillance accrue de la police et un traitement colonial de la population soumise à des violences policières quotidiennes. Ces dernières entraînent la première émeute parisienne de l’histoire de la ville depuis la seconde guerre mondiale, le 30 juillet 1955, jour de l’Aïd, lorsque les Algériens de la Goutte d’Or assiègent le poste de police pour protester contre une énième interpellation violente de la part des forces de l’ordre dans l’atmosphère tendue du début de la guerre d’indépendance. Les habitants vivent de plein fouet la répression, comme en témoigne l’implantation de salles de tortures dans le quartier : « les caves de la Goutte d’Or » et les sous-sols de deux commissariats du 18e, celui de la Goutte d’Or et des Grandes-Carrières, dédiés à la supplication des indépendantistes par la police française.
Les indépendances acquises, le quartier ne perd pas pour autant sa dimension politique et culturelle. C’est dans ces rues que se créent certains des plus importants collectifs des années 1970, tel que le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) ou encore le Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés (CDVDTI). Au harcèlement policier s’ajoute désormais la multiplication d’attaques racistes de la part d’habitants ou de groupuscules d’extrême-droite comme l’Ordre. La première campagne militante pour réclamer vérité et justice sur l’assassinat d’un jeune résident voit le jour en 1971 après la mort de Djelali Ben Ali, 15 ans, tué en octobre 1971 d’une balle dans le dos par un voisin raciste qui lui reprochait de faire « trop de bruit ».
Un tandem de la culture populaire maghrébine
Barbès est également un passage obligé par son dynamisme culturel, et la scène artistique maghrébine exilée y fait ses armes. Durant la période coloniale déjà, certains artistes maghrébins s’y établissaient pour poursuivre une carrière artistique dans les cabarets et salons de thé communautaires, tout en poursuivant une activité professionnelle, souvent ouvrière, comme ce fut le cas de la légende de la chanson kabyle, Sliman Azem. Si beaucoup d’artistes retournent au pays aux indépendances, ils continuent de se produire régulièrement à Barbès. Pas moins d’une quinzaine de labels et disquaires s’y établissent et s’y défont durant plusieurs décennies, de la Rue de Chartres au Boulevard de la Chapelle : disco Muzik, Numidie Production, Sono l’Aube, Cléopâtre ou encore La Voix du Globe. Il n’est pas rare de croiser des stars dans les cafés communautaires comme l’une des voix le plus emblématiques de l’immigration, Dahmane El Harrachi, habitué des concerts dans les bars kabyles de la rue de Clignancourt, ou de voir la légendaire Cheikha Rimitti, avec ses bijoux et sa démarche solennelle, se rendre à pied de son hôtel de Château-Rouge au cabaret le plus couru du 18e arrondissement, le Béjaia Club. C’est aussi dans la salle Saint-Bruno de la Goutte d’Or que se constitue la troupe de théâtre Al ‘Assifa, créée par des militants du MTA et exclusivement composée d’ouvriers immigrés racontant leurs conditions de vie en France.
C’est dans cette atmosphère culturelle particulière que Tati se développe et voit les choses en grand : Tati mariage, Tati bonbons, Tati or… La marque semble pouvoir se décliner à l’infini et continue ainsi d’assurer un nouvel accès discount à des produits parfois inaccessibles aux foyers les plus pauvres. Le groupe multiplie les magasins en régions et à Paris et s’offre un point plus central, le feu Tati République sur la place du même nom. Le traditionnel passage à Tati Barbès le week-end demeure néanmoins un rituel pour nombre de familles maghrébines. Le propriétaire, fort de son succès immédiat, avait en effet racheté plusieurs immeubles aux alentours du premier local. Ces immeubles étaient jusqu’alors des hôtels où se pratiquait la prostitution, ce qui a valu à Jules Ouaski la réputation d’avoir « assaini le quartier ».
La marque devient elle-même un élément culturel associé au quartier et à l’imaginaire de l’immigration puisque, dès son ouverture, il n’est pas rare que la famille en visite à Paris « exige » de visiter Tati avant tout autre endroit. Le motif en vichy influencera même la haute-couture française par l’intermédiaire d’un certain Azzedine Alaia, couturier tunisien qui, dans sa jeunesse, voyait les familles débarquer en Tunisie, les bras chargés des cabas Tati. En 1991, il fait du motif du magasin le thème d’une collection qui restera dans les annales de la mode, avant d’être imité des années plus tard par d’autres marques, dont Louis Vuitton en 2007. Tati et Barbès ont donc en commun d’être des sources d’inspiration pour les artistes issus de l’immigration, comme l’atteste la célèbre chanson Barbès de Rachid Taha, extrait de son premier album solo en 1990, ou encore le titre du mythique groupe de rap français la Scred Connexion, originaire du quartier, avec leur titre B.ez.b.a.r. L’autre hymne d’une génération c’est Tonton du Bled de 113, mené par le rappeur franco-algérien Rim-K. Le clip s’ouvre sur le chanteur sortant d’une boutique Tati les bras chargés des sacs de la marque et on y entend notamment : « Vu qu’à Paris j’ai dévalisé tout Tati, j’vais rassasier tout le village, même les plus petits ».
Clip de la chanson Barbès de Rachid Taha, 1990.
Un pas de plus vers la gentrification ?
La fermeture de l’enseigne marque un tournant dans un quartier en processus de gentrification. Si la fin du magasin rose et blanc attriste les habitants, ils se souviennent aussi du remplacement de l’enseigne de chaussures Vano suite à un incendie, par la Brasserie Barbès bon chic bon genre, avec ses vigiles à l’entrée, ses prix plus chers que la moyenne du coin et ses clients, majoritairement blancs et petit-bourgeois, venus d’autres quartiers.
Mais la gentrification de Barbès passe d’abord par l’augmentation des prix des loyers et du mètre carré, la lutte accrue contre le marché informel, ou la modification du parc HLM désormais ouvert à la classe moyenne au nom de la mixité sociale, et ce au détriment des familles les plus pauvres de la capitale. Une politique menée par la mairie du 18e qui a inclus pêle-mêle Barbès et les quartiers limitrophes dans des plans divers. Ces plans s’accompagnent d’un volet sécuritaire avec l’inclusion du quartier dans les zones de sécurité prioritaire, créé sous le gouvernement Valls, avec un dispositif policier accru.
La fermeture de Tati semble donc tourner une page, pas seulement pour le quartier, mais pour la ville. Sofia, dont la famille est établie depuis trois générations à Barbès, et dont le grand-père était le propriétaire du magasin de musique Cléopâtre, résume ainsi : « C’est une part d’enfance qui s’en va. L’enseigne était le dernier bastion du Barbès populaire, en face de la Brasserie Barbès, où un verre coûte plus cher qu’un pull et un pantalon chez Tati. »

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Author: OrientXXI.info

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