Turquie. Le mauvais film de la « reconquête » de Sainte-Sophie

Le 19 juillet 2020, le président Recep Tayyip Erdoğan s’est rendu à Sainte-Sophie pour suivre les préparatifs de la première prière du vendredi qui va coïncider — quel télescopage historique ! — avec la commémoration du Traité de Lausanne (24 juillet 1923) fondateur de la souveraineté territoriale turque reconquise après la guerre d’indépendance (1919-1923). La « reconquête » d’Ayasofya se veut spectaculaire et mobilisatrice, mais peine cependant à intéresser les Turcs, qui ont bien d’autres soucis en tête.
Quelques jours après la décision rendue par la dixième chambre du Conseil d’État turc (le 10 juillet 2020) qui invalide la décision du conseil des ministres de novembre 1934 transformant Sainte-Sophie (Ayasofya) en musée, et avant la mise en scène de la première prière du vendredi après la transformation de l’ancienne basilique en mosquée prévue pour le vendredi 24 juillet, il n’est pas inutile de revenir sur ce nouveau coup de théâtre de la scène politique turque. En évitant de tomber dans le piège toujours tentant de l’« erdoganisme », cette forme de réductionnisme culturaliste et téléologique, expression d’une défaite de l’analyse politique.
À la lumière des premiers effets internes de cette provocation, il est d’ores et déjà possible d’affirmer que l’importance conférée à ce nouveau coup médiatico-symbolique par les commentateurs étrangers est très largement disproportionnée. Au risque de déplaire aux analystes friands de sensationnalisme, cette affaire ne peut être présentée comme une victoire volée à l’organisation de l’État islamique (OEI), même si sa propagande en Turquie entre 2015 et 2016, au travers notamment de sa revue en ligne en langue turque au nom significatif : Konstantiniyye) était focalisée sur l’objectif de la (re)prise de Sainte-Sophie. Que cache cette démonstration de force ultramédiatisée ?
D’abord, au-delà de la place exclusive que Recep Tayyip Erdoğan s’est attribuée dans l’espace médiatique turc, faire de ce coup la seule affaire d’un président à la dérive obsédé par cette question d’Ayasofya depuis l’origine est un contresens historique et politique. Quelques rappels suffiront pour s’en convaincre.
Un “combat” ancien
Relancé en mars 2019 sur la question au cours d’une émission télévisée après l’attentat de Christchurch1, le président Erdoğan s’était montré très réservé. En effet, la construction de la nouvelle mosquée de Çamlıca dont la capacité d’accueil dépassait celle de Sainte-Sophie s’achevait alors. Cette performance technico-symbolique lui semblait alors suffisante ; avec Çamlıca, la Nouvelle Turquie allait disposer de sa « mégamosquée » appelée à devenir la nouvelle Sainte-Sophie et le nouveau landmark de l’ancienne capitale impériale désormais reformatée à l’aune du Parti de la justice et du développement (AKP). Il n’y avait pas lieu de revenir sur ce vieux dossier, d’autant que l’ancienne basilique était un des spots du tourisme international les plus prisés, et donc une source juteuse de revenus pour le régime.
En outre, depuis 1991, un espace de prière pour les musulmans existe sur les flancs généreux de Sainte-Sophie avec un accès spécial, distinct de l’accès pour les touristes, permettant de pratiquer le culte dans la basilique. D’ailleurs, en octobre 2018, la même dixième chambre du Conseil d’État avait rejeté le recours déposé pour annuler la fameuse décision de 1934. L’affaire semblait entendue pour le pragmatique président qui n’avait pas (plus) alors à son agenda la dé-muséification et la réaffectation d’Ayasofya.
En fait ce « combat de Sainte-Sophie » qu’il a fait sien à divers moments de sa carrière politique ne lui appartient pas exclusivement. Il est bien plus ancien que lui, puisqu’il remonte aux années 1950 au moins. La grande référence des milieux revanchards, le poème Ayasofya de l’idéologue Osman Yüksel Serdengeçti (1917-1983) qui condense tous les arguments et stéréotypes date de 1959, quand Erdoğan avait 5 ans à peine. Le début donne le ton : « Eh Ayasofya, lumière de l’islam, fierté de la turcité, avec les balcons de tes minarets tu es l’honneur de la Conquête et du Conquérant, le temple merveilleux qui n’a de cesse de resplendir ! Pourquoi es-tu ainsi tout vide… ? » Serdengeçti poursuit et, visionnaire, annonce la reconversion (en mosquée) tant désirée du « temple vide », qui sera selon lui comme une « seconde conquête ».
Conservateurs et ultranationalistes
Et surtout, la lutte est portée par des acteurs sociopolitiques changeants et divers qui ont leur autonomie et leur propre logique d’action.
En avril 1994, le parti d’Erdoğan nouvellement élu maire métropolitain d’Istanbul tente le coup sans succès, puis renonce à ce vieux rêve des milieux conservateurs antirépublicains et des milieux ultranationalistes. Ainsi, la polémique sur l’authenticité de la signature d’Atatürk, ainsi que sur le fait que cette décision n’a jamais été publiée au Journal officiel de la République de Turquie, figurant au bas de la décision de muséification du 24 novembre 1934, qui éclate le 24 novembre 2013 à la Grande Assemblée nationale a été lancée non pas par le parti d’Erdoğan, mais par le Parti de l’action nationaliste (MHP), » son partenaire électoral obligé et de plus en plus encombrant. Plus particulièrement par le vice-président de son groupe parlementaire, et ex-président (1993-2008) de la très officielle Société turque d’histoire (TTK) instituée par Mustafa Kemal en 1931, l’historien Yusuf Halaçoğlu, qui qualifiait en 2013 Ayasofya de « droit de l’épée », récompense suprême faite aux conquérants.
La TTK déclarait d’ailleurs solennellement sur son site Internet après la décision du 10 juin 2020 : « Ayasofya c’est le patrimoine national et la culture nationale »2. Le président Erdoğan avait alors même semblé presque en retrait.
Parallèlement, la veille idéologique, l’agitation médiatique et l’action judiciaire relatives à ce combat ont été assurées par des organisations, à l’instar de l’« Association pour le service des œuvres historiques des fondations immuables et de l’environnement »3 créée à Bursa en 2005. C’est cette fondation de la « société civile conservatrice » qui s’est spécialisée dans les recours lancinants en justice, et pas seulement pour Sainte-Sophie d’ailleurs : avec des actions en justice intentées en 2016, puis en octobre 2018 (cette fois c’est le Conseil constitutionnel qui se prononce contre la requalification-réaffectation de la basilique), et de nouveau en 2020 !
Adieu le « dialogue des civilisations » dont Erdoğan, alors premier ministre, fut un chantre ardent au milieu des années 2000 en compagnie de son homologue espagnol de l’époque, adieu les promesses faites à l’Unesco après l’inscription des zones historiques d’Istanbul à la liste du Patrimoine mondial de l’humanité en 1985. Adieu aussi l’esprit de l’année 2010, quand Istanbul était une des trois « capitales » européennes de la culture, sous l’égide de l’UE ? Le grand lieu commun de la « tolérance ottomane » et de la convergence harmonieuse des trois religions du Livre à Istanbul — la métaphore du « pont » étant convoquée jusqu’à la nausée — a-t-il été jeté aux oubliettes ?
Contre le désenchantement politique
Pourquoi donc ce revirement en 2020 ? Parce que, notamment du fait de la pandémie qui continue sournoisement à sévir en Turquie, la situation économique est devenue très critique, malgré le généreux soutien du Qatar depuis 2013. Jamais le nombre et le pourcentage de chômeurs déclarés n’ont été aussi élevés dans l’histoire du pays, jamais la monnaie nationale n’a été dans une telle position de faiblesse par rapport aux devises, jamais l’endettement des ménages et des entreprises n’a été aussi important. Le modèle de développement fondé sur les grands travaux et le secteur du bâtiment semble grippé. Les deux nouveaux partis politiques finalement créés cette année par des déçus de l’AKP sont à l’origine de bien des conjectures sur l’érosion irrémédiable de la base électorale de ce dernier.
Autre signe du désenchantement politique croissant, les célébrations du coup d’État manqué du 15 juillet 2016 n’ont pas été aussi massives et unanimes que voulu par le régime. À tout cela s’ajoute le fait que la position internationale de la Turquie s’est manifestement fragilisée : l’alliance avec la Russie est mise à l’épreuve en Libye et en Syrie.
En conséquence, cette décision n’était pas inévitable. Elle est étroitement liée à l’affaiblissement du pouvoir et au fait que l’alliance avec l’extrême droite est devenue de plus en plus vitale et contraignante pour l’AKP (qui paraît même avoir perdu l’initiative de la définition de l’agenda). Elle peut être interprétée, dans une conjoncture particulièrement critique, comme une ultime tentative pour réactiver les paradigmes belliqueux de la Conquête, de la revanche et de la souveraineté nationale et faire la nique symbolique à « l’Occident » en vue de remobiliser derrière son leader la communauté nationale. L’absence totale de réaction du principal parti d’opposition et du maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu qui en est une figure de plus en plus en vue depuis maintenant un an montre que le calcul n’était pas absurde : la rhétorique pseudo-guerrière de l’unité contre les « ennemis de la nation » continue à faire de l’effet et à désarmer une grande partie de l’opposition parlementaire. Seul le Parti démocratique des peuples (HDP) s’est clairement démarqué, notamment par la voix de Huda Kaya, l’une de ses députées qui a courageusement demandé dans l’hémicycle : « Est-ce qu’une maison spoliée peut devenir la maison de Dieu ? »
Coup d’épée dans l’eau
On sait que le président Erdoğan est passé maître dans l’art de manipuler les symboles identitaires pour consolider les communautés d’appartenance contre des ennemis de toute sorte. Mais on sait aussi qu’il est pragmatique et qu’il s’est fait forcer la main sur ce dossier potentiellement dérapant. Dans tous les cas, réduire cette décision à un prétendu processus d’islamisation conduit par Erdoğan s’avère extrêmement discutable et conduit à manquer les dynamiques complexes et contradictoires à l’œuvre.
À la lumière des réactions et des développements politiques survenus depuis le 10 juin il apparaît que ce coup n’a pas eu les effets galvanisants escomptés. Cette fois-ci, dans le contexte difficile actuel, on peut sérieusement s’interroger sur le rapport coût-bénéfice de cette nouvelle opération précipitée. Si le pouvoir cherche à se mettre en scène comme « victorieux », il peine à convaincre la population. Les citoyens turcs ont bien d’autres soucis et préoccupations au quotidien.
La « reconquête de Sainte-Sophie » à laquelle nous assistons ressemble à un mauvais film truffé d’anachronismes produit dans de mauvaises circonstances par un pouvoir fatigué, sans imagination, en quête de ressorts symboliques. Ressorts qui se révèlent passablement usés. Dès lors, cette « victoire » d’opérette pourrait davantage s’apparenter à un chant du cygne et à une régression, symptôme frappant d’un épuisement du politique incarné par la vieillissante coalition AKP-MHP.

1NDLR. Série d’attaques commises le 15 mars 2019 contre deux mosquées de la ville de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, qui ont fait 51 morts et 49 blessés.

2Le leader du MHP s’intéresse aussi à la cathédrale d’Ani (l’ancienne capitale arménienne construite à la fin du IXe siècle par un architecte ayant réparé la coupole de Sainte-Sophie endommagée par un tremblement de terre) au sein de laquelle il a organisé en 2010 un grand show nationalisto-religieux avec 2 000 de ses partisans.

3NDLR. Traduction littérale de : Sürekli Vakıflar Tarihi Eserlere ve Çevreye Hizmet Derneği.

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Author: OrientXXI.info

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