Sara Hegazy. Nos vies ne sont pas conditionnelles

Sara Hegazy avait été emprisonnée et torturée en Égypte pour avoir arboré en 2017 un drapeau arc-en-ciel lors d’un concert de rock au Caire. Le 14 juin 2020, elle a mis fin à ses jours au Canada. Sa mort a provoqué une onde de choc non seulement au sein des communautés LGBTQ+, mais aussi auprès des communautés d’exilés.
Dans les heures et les jours qui ont suivi sa mort, je n’ai eu de cesse de revenir vers cette photo de Sara Hegazy qui a surgi pour la première fois en 2017 après son arrestation : une jeune femme rayonnante sur fond de ciel pollué du Caire et de lumières éclatantes du concert. Elle s’était hissée au-dessus de la foule, probablement juchée sur les épaules de quelqu’un, les bras levés. Le drapeau arc-en-ciel qu’elle tenait tombait sur son dos lui faisant comme une cape.
La joie qui illuminait son visage me hantait. Sa légèreté aussi. Elle semblait libérée du poids de son être, entourant négligemment le drapeau autour de ses épaules. L’image n’était pas celle d’un défi, mais d’une présence évidente. En un seul instant, elle avait baissé la garde et s’était réconciliée avec son propre corps. Peut-être même en était-elle fière. Au milieu d’une foule sans fin pour toile de fond, elle seule existait, dans un moment d’intimité avec l’appareil photographique. Elle semblait libre. C’est en ça que l’image a été si menaçante pour ses bourreaux, parce qu’elle suggérait, de manière fugace, que le bonheur et la liberté sont possibles pour des gens comme nous dans notre propre pays.
« Nos visages sont des masques »
En tant qu’Arabes queers, membres de la communauté LGBTQ+, nous apprenons à survivre avant même de savoir ce que nous survivons. Nous apprenons comment il est acceptable socialement de marcher et de parler, comment porter notre masculinité ou notre féminité et nous comporter de manière à ne pas nous attirer d’ennuis, comment concocter des réalités complexes et vivre des mensonges plausibles. Nous serrons nos poignées de manche lorsqu’elles sont trop ouvertes, nous contrôlons nos hanches lorsqu’elles se balancent trop quand d’autres sont forcées de porter des robes roses alors qu’elles ont envie de jeans. Nous contrôlons nos voix pour les rendre plus douces ou plus graves. Nous imitons les gestes des autres au lieu d’adopter nos propres gestes.
Nos visages sont des masques que nous portons le plus souvent. Nous avons beau nous épanouir dans les villes de la région, trouver des amis et des amants, créer des espaces sûrs et entretenir nos communautés, fonder des foyers et travailler, nous n’existons qu’à la marge. Nous essayons tous, à notre manière propre, de vivre dans un monde qui, au mieux, nous efface légalement et, au pire, nous condamne à la mort ; dans des milieux sociaux qui, au mieux, nous tolèrent et, au pire, nous ostracisent et nous bannissent.
Certains d’entre nous s’en sortent mieux que d’autres. Certains réussissent, d’autres trébuchent. Certains intériorisent leur personnalité publique, d’autres la haine qu’ils reçoivent. Certains se cachent, d’autres s’enfuient. Les uns contractent un mariage hétéro, les autres en sortent, tandis que la plupart vivent dans un entre-deux qui permet d’éviter l’effondrement sans parvenir non plus à l’épanouissement. Et puis il y a ces âmes courageuses, comme Sara Hegazy, qui vivent leur vérité à la vue de tous, qui nous permettent de rêver d’une réalité où notre sexualité ne se résume pas à ce que nous sommes. Peut-être que les temps changent, nous disons-nous alors. Peut-être que nous pouvons baisser un peu la garde, pour flirter ou pour exister. Pour nous affirmer et tester les limites de notre monde.
Puis vient le cruel réveil. N’importe lequel d’entre nous aurait pu être Sara, avec son geste insouciant lors d’une soirée de plaisir, ivre de ses illusions d’espoir. Célébrant la camaraderie et le bonheur d’être entourée de gens qui voient et acceptent. Son bonheur a été récompensé par l’emprisonnement, l’électrocution, l’agression sexuelle et l’exil. Un rappel, comme s’il en fallait encore, que nous, Arabes homosexuels, devons toujours garder nos masques à portée de main.
Un déferlement de haine
Mon téléphone a sonné sans cesse dans les heures et les jours qui ont suivi sa mort. Je ne connaissais pas Sara personnellement et nous n’avions pas d’amis communs. Je n’étais donc pas préparé à sa perte. Les messages qui ont atterri dans ma boîte mail révélaient que d’autres personnes ressentaient la même chose. Nous nous sommes retrouvés dans des cercles de deuil commun, de Londres à Lisbonne, Boston, Amman, Haïfa jusqu’à Beyrouth. Qu’est-ce qui, dans l’histoire de Sara, nous a tous touchés de cette façon au-delà de cette folle tragédie ?
Comme par masochisme, j’ai fait défiler les uns après les autres les messages des médias sociaux à la recherche de réponses. C’était un exercice égoïste et abrutissant. Je voulais voir ce que les gens disaient, pour essayer de cerner l’environnement dans lequel se situaient les commentaires sur sa mort. Chaque fois que quelqu’un s’est montré solidaire d’elle, j’ai ressenti un élan d’espoir. C’est donc que certaines personnes nous voient. Beaucoup se sont retrouvés dans le chagrin et le soutien. Nous avons besoin de ces alliés, de ces privilégiés qui peuvent parler en notre nom et qui trouvent les moyens que nous n’avons pas d’être entendus.
Mais le déferlement de haine a été écrasant. Dans les médias sociaux que j’ai consultés, les gens n’arrivaient pas à décider à quelle partie d’elle-même ils devaient s’en prendre en premier. La jugeant, ils rivalisaient en réalité pour affirmer leur propre attitude moralisatrice. C’étaient des commentaires et des commentaires d’une exécrable colère. Je n’arrivais pas à discerner ce qui ébranlait le plus ces commentateurs, la quiétude de Sara ou son athéisme, ou son communisme ou son féminisme. Tous ces délinquants se ressemblaient, car ses détracteurs citaient des versets interminables de nos livres saints pour justifier leur condamnation haineuse.
Des mots nauséabonds
La nature de sa mort n’est pas la moins offensante bien sûr. Ceux qui s’ôtent la vie méritent de brûler en enfer et ne peuvent recevoir aucune pitié. Peu importe que l’on considère que Sara n’a pas sacrifié sa propre vie, mais qu’elle a été tuée par la petitesse de notre société et son incapacité à faire place à l’étendue de son humanité.
J’ai essayé de me convaincre que ces commentaires ne me dérangeaient pas, après avoir moi-même normalisé cette rhétorique haineuse pendant de nombreuses années et l’avoir longtemps rejetée comme étant illogique et incohérente. Mais j’avais oublié à quel point les mots nauséabonds pouvaient être dangereux. En examinant cet univers parallèle, ma curiosité s’est soudainement éveillée. De quoi ont-ils si peur ?
Pourquoi l’idée d’une communiste, athée, lesbienne suscite-t-elle la violence de l’État, la condamnation religieuse et la haine patriarcale ?
Je connais bien sûr les réponses à toutes ces questions. Nous les connaissons tous. Nous les portons dans le fond de nos êtres. Il n’y a rien de plus effrayant que la menace de l’insécurité. Je demande simplement qu’on me montre l’absurdité de tout cela. Les toutes puissantes nations arabes tremblent devant une jeune femme heureuse.
Le « malheur arabe »
En mon for intérieur, la mort de Sara renvoie aux réflexions de Samir Kassir1 sur le « malheur arabe » : ce sentiment assez répandu d’inadéquation qui imprègne notre monde est si accablant, si totalement paralysant, que beaucoup trouvent plus facile de fuir.
Comme d’autres homosexuels de la région, je connais douloureusement le choix auquel nous sommes tous confrontés à un moment ou à un autre de notre existence : se conformer ou disparaître. J’ai grandi dans une région où il n’y avait aucun signe extérieur d’homosexualité dans mon environnement. Avant Internet, je m’étais fait en quelque sorte à l’idée que les voix de mon âme qui me murmuraient que j’étais gay étaient dangereuses. Il fallait les étouffer. Conforme-toi ou disparais. C’est le message persistant qui nous est asséné involontairement ou par malveillance. Il n’y a qu’une seule sorte de normalité.
Confronté à ce choix, je me suis, comme beaucoup d’entre nous, absenté d’une partie de moi-même. J’ai eu le privilège que ce que Kassir appelle la « fuite individuelle » m’ait été accessible. Je me suis créé un chez-moi ailleurs, à Londres. Beaucoup d’autres, trop nombreux, ont choisi de vivre en dehors du Proche-Orient. Établis dans nos privilèges, nous portons une immense culpabilité d’avoir pu fuir, ainsi qu’un profond mal du pays.
L’exil est un mot trop fort ; « éloignement » est peut-être plus approprié. Nous pourrions choisir de rester. Beaucoup le font sans regret, tandis que d’autres sont étouffés par la tyrannie de ce qui est considéré comme normal autour d’eux. La plupart n’ont pas le choix du départ. Mais voici ce que je ne savais pas quand j’ai choisi de vivre à Londres : nous emportons nos foyers dans nos cœurs. Que nous restions ou que nous fuyions, l’éloignement nous affecte de la même manière. Les messages qui ont atterri dans mon téléphone ont montré que notre douleur collective ne connaissait pas de frontières géographiques. On a beau les abolir, on reste exilé de sa famille et de sa communauté même en restant sur place.
Nous n’avons pas encore reconnu collectivement la violence inhérente au fait de s’entendre dire, explicitement ou non, que nous ne sommes pas les bienvenus dans nos foyers. La tragédie de Sara a touché un grand nombre d’entre nous parce que son histoire a été la version extrême de ce que nous vivons tous. Elle s’est enfuie au Canada pour se mettre à l’abri. Cela aurait dû être la fin de sa tragédie et non un nouveau chapitre de douleur. Elle aurait pu s’épanouir comme disent certains. Mais ceux d’entre nous qui fuient le savent bien. Nous emportons nos traumatismes passés dans des pays étrangers où ils métastasent. La séparation géographique pourrait nous apporter une sécurité physique, mais l’expulsion initiale de nos foyers finit toujours par nous déchirer. La mort de Sara, seule à Toronto, a été la confirmation de tout ce que nous craignons : mourir en solitaire, loin de nos familles, jugé et détesté par nos sociétés, même après notre mort.
Reconquête de la patrie
C’est l’accusation selon laquelle nous serions des agents étrangers qui me rend le plus amer. Que nos esprits ont été colonisés, que nous sommes occidentalisés, sans Dieu et corrompus par des valeurs qui n’ont pas leur place dans notre monde arabe. Alors que le capitalisme américain inonde nos rues et que les équipements de surveillance israéliens équipent nos dictateurs, c’est la femme enveloppée dans un drapeau aux couleurs de l’arc-en-ciel qui est l’agent étranger corrompu.
Nous sommes les produits du même monde que celui dans lequel vous vivez. Nous venons d’Arabie saoudite et de Palestine, de Jordanie, du Qatar et de Bahreïn, et nous respirons le même air que vous. Nous aimons la même nourriture et la même musique que vous. Nous partageons les mêmes idéaux politiques et nous nous battons pour les mêmes causes. Nous sommes musulmans et nous sommes laïques. Nous sommes, par naissance et par choix, des Arabes queers. Et laissez-moi vous dire : ensemble, nous sommes la horde.
Au fil des années passées à Londres, et alors que mon propre masque est tombé, je me suis rendu compte que je n’aimais pas le choix auquel j’ai été contraint. Choisir entre mon homosexualité et mon appartenance n’était pas quelque chose que je pouvais faire. C’est un choix que j’ai rejeté.
Peu après, j’ai entrepris le voyage de reconquête de ma patrie au moment où les airs de Mashrou’ Leila2 parcouraient nos ondes. Leur musique était révolutionnaire parce qu’elle créait une réalité différente. Elle a donné une voix à un milieu arabe qui non seulement nous tolérait, mais aussi nous comprenait avec toutes nos particularités. La musique et les paroles ont préservé nos complexités, notre homosexualité et notre arabité, ainsi que la diversité des politiques et des croyances, comme elles ont rendu moins violente l’exigence de choisir entre toutes ces polarités. Tout cela rappelait l’odeur du jasmin dans l’air et le harcèlement fastidieux de nos mères, tout en reconnaissant notre capacité d’amour authentique et notre mélancolie. Les foules affluaient ; hommes et femmes pouvaient voir, contrairement à l’époque de mon enfance, une version d’eux-mêmes s’épanouissant et embrassant pleinement leur humanité. Ils réalisaient qu’ils n’étaient pas seuls.
C’était une époque où des millions de personnes se battaient pour une politique régionale de dignité, d’humanisme, et non d’autoritarisme et de corruption. Cela c’était avant, ceci c’est maintenant.
Le prix à payer
Notre arabité est-elle si fragile qu’elle ne puisse survivre qu’en étant monolithique ? Qu’est-ce qui nous rend si peu sûrs de notre arabité que nous ne puissions tolérer les millions de nuances dont nous sommes revêtus, qu’elles soient islamistes ou laïques, « queer » ou « straight » ? Imaginons une identité arabe suffisamment forte pour qu’elle nous rassemble tous au lieu qu’elle essaie de nous imposer un seul récit. À la manière de Mashrou’ Leila qui prend un à un les fils de notre identité pour les tisser ensemble en une seule ballade émouvante. Si seulement c’était permis.
Idéalisme naïf peut-être. Peut-être que Sara avait mieux compris les choses. Elle avait touché juste quand elle écrivait que les cieux sont plus doux que cette terre. Elle n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’elle choisissait. Qui peut l’en blâmer ? Cette terre l’avait laissée tomber, elle et tant d’autres, et avait brisé des rêves par millions et plus.
Moi-même, j’ai fini par craquer lorsque j’ai entendu Hamed Sinno, le chanteur de Mashrou’ Leila reprendre les mots de Sara et leur donner vie avec sa voix soul. Portant un T-shirt noir sur lequel on pouvait lire « Mais notre terre vit en nous », il a parfaitement saisi notre douleur et compris que notre patrie, tout comme notre exil, est tapie dans nos cœurs. Et tout comme sa voix m’a permis de m’abandonner aux rêves, elle m’autorisait aussi à faire mon deuil et à pleurer, non seulement la mort de Sara, mais aussi le coût de notre révolution pour que nos revendications soient prises en compte. Le prix que nous devons payer pour qu’un jour nos vies ne soient plus conditionnelles.
Nous n’y sommes pas encore. Mais nous y parviendrons, parce qu’ainsi on ne va nulle part et parce ce que nous refusons que notre attachement amoureux à notre région dépende d’un impossible renoncement à soi-même. Lorsque nous nous sommes réunis par SMS et par téléphone la semaine dernière, la joie régnait au sein de notre communauté, qu’elle soit féminine ou masculine. Nous avions recréé cette même dimension dans laquelle Sara s’était abandonnée pendant ce concert, entourée d’amis et d’alliés, et qui nous a préservés dans notre singularité.
Alors que le visage de Hamed se crispait sous l’effet de l’émotion, j’ai moi aussi senti des larmes qui coulaient sur mes joues. J’ai pensé à Sara. Son histoire lui était propre, mais elle rencontrait toutes ces âmes qui sont persécutées pour leur sexualité ou leurs idées politiques, leurs croyances ou leur race, qu’elles soient exilées en terres inconnues ou familières, dans des guerres sourdes ou ouvertes. Aujourd’hui que Sara touche au ciel, elle nous rappelle que pour vivre nous devons vivre dans notre globalité, avec toutes les contradictions brouillonnes, douloureuses et complexes qui font de nous des êtres humains. Notre vie n’est conditionnée par rien. La sienne ne l’était pas non plus. Reste forte, camarade.
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Traduit de l’anglais par Christian Jouret.

1NDT. Militant et intellectuel, Samir Kassir a été assassiné à Beyrouth le 2 juin 2005. Il avait été éditorialiste au quotidien An-Nahar et professeur d’histoire contemporaine à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. Il s’opposait ouvertement à la mainmise de la Syrie sur le Liban.

2NDT. Groupe de rock indé libanais. Ses productions musicales évoquent ouvertement la politique et l’homosexualité. Le groupe est régulièrement interdit dans plusieurs pays.

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Author: OrientXXI.info

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