Confinement scolaire

Depuis le 11 mai 2020, l’École rouvre ses portes… Dans la période anxiogène actuelle d’état d’urgence sanitaire, après plus de 50 jours de confinement pendant lesquels des familles entières n’ont pas mis le nez dehors par crainte de la contamination, des contrôles…

Après 8 semaines de fermeture des écoles pendant lesquelles la continuité pédagogique à distance – qu’elle soit numérique ou sur supports imprimés – a été inadaptée pour beaucoup d’élèves et de familles en raison de nombreux empêchements (difficultés linguistiques, illettrisme voire analphabétisme, absence de matériel informatique, méconnaissance de l’usage de ces « outils », absence de connexion internet…) voire incohérente, en raison de besoins éducatifs particuliers (par exemple, les élèves allophones, dont la langue « maternelle » est autre que le français, ont des besoins spécifiques nécessitant un accompagnement spécialisé en chair et en os pour une scolarisation sereine et épanouie)… l’École rouvre ses portes.

Depuis le 11 mai 2020 le spectre de dotations en matériel informatique – qui arrivera peut-être…ou pas – plane sur des familles précaires d’élèves « décrocheurs »… comme si les empêchements se réduisaient à des questions matérielles…comme si doter d’un ordinateur des foyers n’ayant rien demandé, allait être la panacée : « […] Il n’est pas de continuité quand on ne connaît que des ruptures. On ne se prépare à aucune reprise. On se précipite au contraire pour enterrer le peu dont on se souvenait ; on se force à oublier ce qui avait lieu avant et qui est destiné à reprendre. On vit chaque jour comme si tout allait finir. » [1].

L’École rouvre ses portes.

Depuis le 11 mai 2020, des parents en situation de précarité ont fait le choix, dans le cadre légal offert par l’État, de ne pas – encore – faire revenir leurs enfants à l’école pour des raisons légitimes qui leur sont personnelles (crainte de la contamination exacerbée par des difficultés linguistiques ne permettant pas de s’exprimer auprès d’un médecin et/ou situation précaire d’accès aux soins et/ou vécu migratoire difficile ayant des répercussions psychologiques complexes en situation d’état d’urgence sanitaire…).

Depuis le 11 mai 2020, des élèves ciblés comme « décrocheurs » – bien souvent des enfants en situation de précarité – sont exhortés à revenir en « présentiel » comme si les parents de ce « public prioritaire » devaient impérativement faire usage de cette “priorité” décrétée par d’autres qu’eux, faisant fi de leurs craintes jugées “irrationnelles” au nom d’un retour in situ salvateur… et autocentré.

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Cependant, depuis lors, dans le respect du choix actuel des familles, en comprenant les craintes tout en prenant en compte les besoins manifestes, des propositions pédagogiques ont fleuri pour « aller vers » plutôt que de s’acharner à « faire venir ».

Ainsi, en cette période de « reprise », des propositions mobiles hors les murs, telles des passerelles intermédiaires et transitoires ont été imaginées par des enseignant·e·s pour permettre de reprendre confiance et de retisser le lien pédagogique avec des élèves « décrochés » par une discontinuité pédagogique factuelle. Des projets concrets ayant une cohérence sociale et territoriale, en partenariat avec des acteurs·trices socio-éducatifs·ves du territoire, ont été proposés en vain, refusés au nom d’un cadre dont on saisit la rigidité mais dont on peine à comprendre le sens.

Depuis le 11 mai 2020, l’École rouvre ses portes pour mieux se refermer sur elle-même…

En effet, « […] La pédagogie est généralement pensée et pratiquée en milieu fermé. […] Une des conditions pour appendre [est] de se couper du monde alentour, de ne pas se laisser dissiper. […] » [2]. Dans cette perspective « […] La pédagogie présente la culture comme un phénomène individuel, définit l’homme et l’enfant par référence à une idée de la nature humaine, et conçoit l’école comme un milieu coupé des réalités économiques, sociale et politiques. » [3].

À cette conception confinée de la pédagogie, Bernard Charlot, pédagogue et chercheur en sciences de l’éducation, oppose une conception sociale de l’éducation : « […] Une pédagogie sociale de l’éducation doit s’ordonner à un projet de société. » [4].

Œuvrer à la construction pédagogique commune, c’est plus que jamais faire preuve d’optimisme quant à l’objectif collectif poursuivi tout en prenant la mesure de l’ampleur de la tâche à accomplir. Faire preuve d’optimisme pour ne pas sidérer notre pouvoir d’agir, sans pour autant se soumettre à l’injonction d’une « positive attitude » débridée dévoyant la notion de résilience, entravant le jugement et rendant aveugle aux écueils.

Ainsi « […] La pratique du dehors met sens dessus dessous les logiques pédagogiques du dedans, et par conséquent, parce que celles-ci détiennent un quasi-monopole des pratiques éducatives, met sens dessus dessous les manières de considérer habituellement l’éducation elle-même. Pratiquer une pédagogie hors les murs permet de s’arrimer à la vie, d’y demeurer coûte que coûte. » [5].

Témoignage d’un·e adhérent·e de SUD Éducation
Article paru dans le Bulletin d’information syndicale de SUD éducation Lorraine n°40, juillet 2020, ainsi que dans N’Autre école, l’Hebdo °6


[1] OTT LAURENT, Se préparer à ce que les choses n’arrivent pas, http://www.intermedes-robinson.org

[2] SABIN GUILLAUME, La joie du dehors, Essai de pédagogie sociale, Libertalia, 2019, p.9

[3] CHARLOT BERNARD, La mystification pédagogique, Payot, 1976, cf quatrième de couverture

[4] Ibid.

[5] SABIN GUILLAUME, La joie du dehors, Op.cit., p.59

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Author: Manif-Est.info

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