Italie. Faire grève pour pas mourir

Plus de 7500 morts au 25 mars, dont 683 pour la seule journée de mercredi. Pourtant, il faut continuer à aller travailler, y compris dans un certain nombre d’entreprises absolument non essentielles à la lutte contre le Covid-19. C’est donc sur fond de grosse colère sociale et de manœuvres du côté des directions syndicales qu’une partie de l’Italie est entrée en grève, mercredi 25 mars, pour dire que la santé des travailleurs et la lutte contre le Coronavirus passe avant les profits. Une belle leçon, également, pour les travailleurs et les travailleuses des autres pays européens.
[Crédits : Futura-science
L’Italie est l’un des épicentres de la crise avec trois régions particulièrement touchées, la Lombardie, la Vénétie et l’Emilie-Romagne, dans le Nord du pays. Depuis le début du mois, le gouvernement Conte (alliance du centre-gauche et du Mouvement Cinq Etoiles-M5S) est allé renforçant les mesures de confinement, avec un premier décret, le 1er mars, divisant le pays en trois zones, suivi de la fermetures des établissements scolaires et des universités, le 4, puis le passage de l’ensemble du pays en « zone rouge », à savoir en mode « confinement », le 9 mars, puis la décision, le 21, de suspendre l’ensemble des « activités non essentielles » jusqu’au 3 avril. Comme en France, en effet, malgré le Covid, on continue à aller bosser, en Italie, dans de nombreux secteurs. C’est dans ces derniers, notamment, que la grève a été très forte, le 25 mars.
A l’origine de la grève, un recul du gouvernement face aux pressions du patronat
L’étincelle qui a transformé le ras-le-bol en colère et en mouvement de grève, ce mercredi 25, est à chercher du côté des fausses promesses du président du Conseil. Dans son discours de samedi, Giuseppe Conte promettait la fermeture de l’ensemble des « activités non-essentielles » à l’exception, donc, de l’agro-alimentaire, de l’énergie, de l’industrie pharmaceutique et des transports, notamment [1]. Mais le Medef italien ne l’entendait pas de la même oreille. En quelques heures, sur pression de plusieurs secteurs du patronat, dont Confindustria, le gouvernement a rajouté plusieurs alinéas au premier article de son décret, publié dans la foulée. C’est ainsi que les points D et H prévoyaient, dans la version du 23 mars du texte, des dérogations pour « les activités fonctionnelles à la continuité des activités (…) essentielles » (formule quasiment dictée par Vincenzo Boccia, président de Confindustria) ainsi que pour les « secteurs d’importance stratégique pour l’économie ». Sont ainsi revenues dans le périmètre des secteurs d’activité pouvant tourner non seulement l’armement et l’aéronautique mais également l’électroménager, l’industrie pneumatique, de larges portions du secteur textile, le BTP et une bonne partie du secteur mécanique, métallurgique et sidérurgique. Pour preuve, il suffit de songer que le groupe Marcegaglia, dont la présidente a longtemps dirigé Confindustria, a continué à faire fonctionner, jusqu’au 24 mars, ses laminoirs du site de Boltiere (activité, on le conviendra, absolument non-essentielle), dans la province de Bergame, pourtant l’une des plus touchées depuis le début de l’épidémie avec, aujourd’hui, plus de mille morts.
La bureaucratie forcée de taper du poing sur la table sur fond de grèves à la base
Le couvercle, pourtant solidement tenu par les trois confédérations syndicales CGIL (liée au Parti Démocrate, au gouvernement), CISL et UIL, a donc commencé à trembler, sérieusement. Les confédérations avaient pourtant bien signé, le 14 mars dernier, un accord avec le gouvernement et Confindustria visant à les associer aux décisions de maintenir l’ouverture, ou non, des entreprises. Localement, dans les entreprises, les ateliers ou les entrepôts, la situation est beaucoup plus tendue, depuis une dizaine de jours. Ainsi, dans 490 entreprises qui pourraient, selon les textes publiés jusqu’à présent, continuer à tourner, c’est le parti de la fermeture qui a été pris. Le choix revient, parfois, à tel ou tel secteur du patronat qui fait face à des carnets de commande vides, mais le plus souvent la fermeture se fait sur fond de contestation, voire même de grève, au niveau des salariés. Ainsi, depuis une dizaine de jours, les activités ont été suspendues ou paralysées par des débrayages dans plusieurs secteurs : on songera à l’industrie navale (Fincantieri), à l’automobile (plusieurs sites FCA étant fermés, le site Ferrari de Modène ayant été fermé par les travailleurs), à la sidérurgie (ArcelorMittal Gènes), à Whirlpool et à Electrolux, ou encore à la logistique, où les « syndicats de base » sont actifs. Avec le recul de Conte face aux exigences du patronat, la situation a précipité, à partir de lundi, avec des débrayages dans le secteur de l’aéronautique, notamment chez Leonardo (36.000 salairiés), Gavio ou encore LGS ), mais aussi au sein du groupe Safilo (lunetterie, où les syndicats ont proposé de reconvertir la production luxe pour faire des masques de protection), ou encore dans le secteur de la métallurgie de Padoue où, à l’appel des trois fédérations de branche FIOM-FIM-UILM à la grève est partie dès mardi, pour 48 heures.
Négociations syndicats-gouvernement et grève du 25 mars
C’est dans ce cadre que les directions syndicales n’ont pas eu d’autres choix que de donner de la voix et de taper du poing sur la table, poussées par la pression à la base. Mis au pied du mur, de son côté également, le gouvernement a reculé au cours de la journée de mercredi, avec des concessions faites en direction de la CGIL, de la CISL et de la UIL, autour d’une nouvelle reconfiguration des activités dites non-essentielles et le retour de l’accord syndical local (RSU) pour l’ouverture, ou non, d’un site ou d’une entreprise. Les syndicats qui, un temps, avaient menacé de lancer un mouvement de grève, se disent absolument satisfaits. Un nouveau décret devrait, par conséquent, être signé par l’exécutif, indiquant combien, en dépit de ses allures présidentialistes, Conte reste sous pression, y compris de la part de forces sociales opposées [2].
Il est possible, cependant qu’une version bis du décret (étendant à nouveau le nombre de secteurs d’activité pouvant s’arrêter jusqu’au 3 avril), ne soit pas suffisante pour calmer la colère des travailleurs et des travailleuses, inquiets pour leur santé et celle de leurs proches et vent-debout contre un patronat qui continue à vouloir engranger, coûte-que-coûte, des profits, et faire tourner ses usines [3]. En effet, en plus de la grève nationale lancée pour le 25 mars par l’USB, l’un des « syndicats de base » en Italie, ce sont les métallos FIOM-FIM-UILM de Lombardie et du Latium qui ont maintenu l’appel à la grève agité un moment par les confédérations puis retiré, in extremis, quand le gouvernement a ouvert la porte des négociations. Les taux d’adhésion de la grève du 25, qui a très fortement paralysé l’économie dans les deux régions, sont allés de 60 à 90%, comme, dans la Brianza, avec 70% de participation. D’autres secteurs ont également débrayé, comme l’industrie du papier, le textile ou la chimie, alors que des appels à la grève pour les jours à venir ont été lancés, comme dans la grande distribution, en Ligurie, dans le Molise et dans les Abruzzes. Dans tous ces cas, les appels sont couverts ou lancés par les fédérations de branche de la CGIL, de la CISL et de la UIL, pourtant peu coutumière du rapport de force, ces dernières années.
Bientôt pareil, en France, pour stopper la machine-folle à faire des profits dans les entreprises non-stratégiques ?
La situation peut sembler paradoxale, mais elle est riche en enseignements. Alors que le monde du travail était, dans la péninsule italienne, loin d’être à l’offensive, ces dernières années, un certain nombre de mouvements, souvent spontanés ou, du moins, non-orchestrés par les directions syndicales traditionnelles, permettent, aujourd’hui, de faire reculer le patronat, même si la situation (on songera au nombre de morts, de malades hospitalisés et de personnes infectées) est extrêmement dure. Parallèlement, en dépit de la popularité d’un gouvernement bien supérieure à celle d’un Macron, en France, les travailleurs et les travailleuses ont montré, ces derniers jours, et plus encore avec l’action de grève du 25 mars, leur capacité à se faire entendre et à mettre un frein à l’offensive qui se poursuit, y compris en temps de coronavirus voire même au nom de lutte contre l’épidémie. En Italie comme en France, les prochains jours et les prochaines semaines seront essentiels, sur le terrain productif, dans les entreprises, pour évaluer la capacité de notre classe à faire passer notre santé avant leurs profits, soit en faisant fermer ce qui n’est pas essentiel, soit en imposant la reconversion des activités, sous notre contrôle et en exigeant la nationalisation de ces entreprises par l’Etat [4]. Ce n’est pas un hasard, de ce point de vue, si les médias maintiennent une sorte de black-out complet sur les mouvements de grève, en ce moment, de l’autre côté des Alpes.

[1] C’est ce que conseillaient un certain nombre d’experts, notamment chinois, et c’est ce que réclamaient, également, les présidents Fontana et Zaia de deux des régions les plus impactées par l’épidémie (Lombardie et Vénétie). Peu coutumiers de l’interventionnisme économique, les deux politiques, classés à l’extrême droite et membre de la Ligue de Mattei Salvini, estiment cependant qu’il n’y a pas d’autres choix, pour l’heure, pour freiner l’avancée du virus, que de fermer massivement les entreprises

[2] Le présidentialisme de Conte n’est pas un élément nouveau de la politique italienne dans la mesure où il est consubstantiel de l’évolution de l’échiquier politique depuis deux décennies. Les tendances à la bonapartisation de l’exécutif sont une réponse visant à contourner les obstacles imposées par un régime italien qui reste essentiellement parlementariste et qui est considéré, pour les secteurs les plus concentrés du grand patronat, comme l’une des causes de la crise structurelle dans laquelle se débat le pays depuis le début des années 2000

[3] On notera, par ailleurs, qu’à l’instar de ce qu’il se passe en France, l’exécutif italien continue à arroser largement le patronat. Par le biais, notamment, du décret « Cura Italia », du 18 mars, Conte lui a promis 350 milliards d’euros, directement ou indirectement, sous forme d’aides, de subventions ou de garanties

[4] Voir, à ce sujet, le programme que développe, pour l’Italie, La Voce delle Lotte

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Author: RevolutionPermanente.fr

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