Acte II : un « nouveau Macron » entre en scène

« La crise des gilets jaunes a été d’une certaine manière très bonne pour moi. Parce que cela m’a rappelé qui je devais être. »

Cette phrase d’Emmanuel Macron, recueillie par le magazine américain Time dans un entretien paru le 19 septembre synthétise et symbolise bien le message que le président français souhaite transmettre au moment de la mobilisation sociale massive du 5 décembre.

Soit, celui d’un acte II où le président se présente comme « transformé » par la crise, empathique, à la fois « à l’écoute » des Français, mais déterminé à assumer le « changement » voulu par ceux qui l’ont élu en 2017, affirme-t-il au magazine américain.

« J’ai probablement donné l’impression que je voulais réformer contre le peuple. Et parfois mon impatience a été ressentie comme une impatience vis-à-vis des Français. Ce n’est pas le cas. […] Maintenant, je pense que je dois prendre plus de temps à expliquer où nous sommes et ce que nous voulons faire exactement. »

Cette déclaration qui se veut réflexive est une manière pour Emmanuel Macron de retourner en argument rhétorique positif l’analyse des raisons pour lesquelles une partie du pays est rentrée en révolte. L’argument contient néanmoins une allusion clairement prospective vis-à-vis de la réforme des retraites et de la mobilisation sociale annoncée. Pour le Président, il s’agit d’indiquer que s’il est à l’écoute des préoccupations des Français, les réformes se dérouleront néanmoins, quitte à en modifier le rythme. La stratégie d’image de cet « acte II« est résumée ici dans toute son ambiguïté : maintenir une ligne directrice réformatrice sans apparaître « droit dans les bottes ».

Réhabiliter l’image du président

Cette interview au Time n’est pas la seule occasion qu’a saisie l’exécutif depuis plusieurs mois pour communiquer activement sur « l’acte II ».

Du « grand débat national » aux syndicats reçus ces dernières heures à propos de la réforme des retraites, toute la communication de l’Élysée et de Matignon vise à réhabiliter l’image d’Emmanuel Macron tout en évitant de perdre le message réformateur de départ.

Ce point est d’autant plus important que, comme nous l’avons montré dans des analyses régulières du Baromètre de popularité du chef de l’État réalisé par BVA, le socle qui continue de juger positivement Emmanuel Macron tient plus que tout à cette image du réformateur audacieux.

Les derniers chiffrent du baromètre indiquent ainsi que la popularité du Président semble, pour le moment encore, en suspens : avec 36 % de bonnes opinions (contre 37 % le mois dernier), sa popularité s’est stabilisée mais à un niveau relativement bas pour un mi-mandat. Les données de l’enquête montrent que cette apparente stabilité cache un phénomène plus inquiétant pour Emmanuel Macron : l’érosion de sa popularité, depuis quelques semaines, commence à contaminer son socle électoral de départ.

Une scénarisation étudiée

Dès lors, que penser de cette communication active à propos de « l’acte II » ? S’il ne faut jamais éliminer d’une analyse politique la sincérité réelle des acteurs, on peut également essayer de comprendre le formidable jeu de miroir que l’interview du Time a révélé.

Revenons ainsi à un important point concernant Emmanuel Macron. On le sait féru d’art dramatique et sa communication a toujours été fortement marquée par une scénarisation étudiée.

Il n’est d’ailleurs pas exagéré de dire qu’Emmanuel Macron attache beaucoup d’importance aux décors de sa scénographie présidentielle : de la soirée de son élection (à la Pyramide du Louvre) aux débats avec les élus locaux lors du lancement du grand débat national, en passant par la déambulation avec Laurent Delahousse ou encore l’allocation dans la pénombre de l’Élysée, les mises en scène de la communication présidentielle ont été nombreuses. La référence à un « acte II » est d’ailleurs emblématique d’une référence dramaturgique. Emmanuel Macron n’est en fait ni le premier, ni sans doute le dernier, de nos présidents à utiliser cette mise en scène : le découpage en « actes« du mandat est une stratégie de communication classique pour donner une nouvelle impulsion au mandat présidentiel.

La recherche d’un modèle

Dans le cas d’Emmanuel Macron, cette scénographie semble marquée par la recherche d’un modèle. Comme si le Président recherchait à travers un kaléidoscope de scènes à baliser le champ d’un certain nombre de points de repères iconiques, fortement identifiables pour l’opinion à un « style Macron », toujours disruptif et casseur de codes.

A moins que cette communication n’ait eu un autre objectif : brouiller les pistes pour ne pouvoir cantonner Emmanuel Macron à un seul répertoire et lui permettre d’interpréter différents rôles, de changer de costume de scène pour interpréter différents registres de la communication politiques et tenter de sortir de la scène en position toujours favorable.

Bien avant que n’éclate la grande crise de l’hiver 2018, on pouvait d’ailleurs s’interroger sur les bénéfices réels de cette scénographie très étudiée mais plurielle dans sa production d’images. Les « petites phrases » ont potentiellement contredit le message d’unité nationale souhaité par l’exécutif, accompagnées par ailleurs d’images iconiques trop abondantes et parfois surjouées.

Cette communication contradictoire est fortement associée à « l’acte I », joué dans la dynamique de la victoire et mise en scène par l’équipe de communication de la campagne électorale, notamment Sibeth Ndiaye, la jeune communicante, championne des petites phrases si peu appréciées des Français.

À cet égard, la scène du « pognon de dingues » restera comme un exemple paradigmatique de communication paradoxale : elle voulait produire un marqueur d’opinion disruptif sur le fond et la forme (Emmanuel Macron, en bras de chemise, osant briser le tabou du « modèle social français ») mais sera, au final, surtout perçue comme le marqueur d’une formidable distance entre le pouvoir et le peuple.

Il ne faut, bien sûr, pas négliger les réussites de cette communication théâtralisée : elle permit à Emmanuel Macron, sans expérience élective précédente et élu à 39 ans, d’imprimer sa marque dans l’opinion nationale et internationale et d’utiliser son capital d’image disruptive comme une ressource de son action. À la manière de Nicolas Sarkozy en 2007, au tout début de son mandat, Emmanuel Macron a su utiliser l’image d’un Président entièrement tournée vers sa mission réformatrice pour « sauver la France ».

Où va « l’acte II » ?

On peut prolonger cette métaphore théâtrale et scénographique pour analyser le début de « l’acte II » et tenter de répondre à une série de questions simples mais dont la réponse ne semble pas évidente : où va « l’acte II » ? Emmanuel Macron a-t-il changé ?

S’il est trop tôt pour répondre à ces questions, on peut néanmoins esquisser des débuts de réponse en réduisant la focale à la séquence qui va du « grand débat national » à l’annonce d’un « acte II ». Cette séquence comporte en elle une contradiction : écouter les Français, renouer le dialogue et comprendre leurs attentes, tout en maintenant le cap sur les réformes.

Derrière cette posture, une autre apparaît, plus problématique : Emmanuel Macron n’a pas profité de cette démarche d’écoute des Français pour remettre en question ses positions ou son diagnostic de départ. Il a tenté de faire preuve d’empathie envers les Français en développant l’idée que leur impatience et leur colère n’étaient en fait pas dirigées vers lui mais vers les problèmes non réglés par ces prédécesseurs.

La responsabilité présidentielle dans la crise n’a été envisagée par Emmanuel Macron qu’en termes de son impatience à vouloir « sauver la France » : un « premier de cordée » qui ne se serait pas assez retourné pour savoir qui suivait derrière. Ce non-dit a introduit un malentendu supplémentaire entre Emmnauel Macron et une partie des Français à l’issue du « grand débat national ». Si certains ont souligné le changement de style et l’audace, d’autres ont vu dans la séquence du « grand débat national » une preuve supplémentaire de la surdité du pouvoir.

Accélérer la narration

Ces non-dits et ces contradictions amènent à se poser la question de la place de « l’acte II » dans la construction narrative d’Emmnauel Macron. Cet « acte II » semble venir à point nommé dans le récit macroniste, moment de choix où survient l’« ellipse narrative ». Cette dernière, aussi appelée « ellipse temporelle » est définie comme suit :

« Un procédé rhétorique ou littéraire qui consiste à omettre certains éléments logiquement nécessaires à l’intelligence du texte. Il s’agit en fait de passer sous silence certains événements afin d’accélérer la narration. »

L’un des fondateurs de la narratologie, Gérard Genette, la définit d’ailleurs comme « un segment nul de récit ».

En organisant et en pilotant lui-même un « grand débat national », puis en décrétant son « acte II », Emmanuel Macron n’a pas uniquement voulu donner la parole aux Français et sortir ainsi « par le haut » d’une grave crise.

Il a aussi tenté de reprendre la main dans l’aspect le plus essentiel du combat politique, la bataille narrative.

L’issue de cette bataille est incertaine pour lui. Si l’on voit bien que le plan consiste à substituer aux images terribles de la crise des Gilets jaunes une narration positive, soit le retour vers la bienveillance originellement mise en exergue par le message macronien, on voit moins bien de quelle manière cette nouvelle narration renoue avec le message de départ d’Emmanuel Macron.

Or malgré, l’artifice de l’ellipse narrative la réalité des préoccupations des Français, les inégalités et des injustices sociales sont toujours bien là.

Quel sens donner à cette mise en scène de « l’acte II » ? Et où se situe le centre de gravité politique de celui-ci ? L’enjeu pour l’exécutif semble avant tout celui de réinventer l’image d’Emmanuel Macron afin de le projeter en réformateur empathique et attentif aux Français. Un défi de taille.Bruno Cautrès a reçu des financements du CNRS et de l’Union européenne (programmes de recherche de l’Europe). Ces financements ne sont pas reçus à titre personnel mais vont à son laboratoire de recherche, gérés selon les règles en vigueur dans les UMR du CNRS. Il analyse régulièrement l’opinion publique et la politique en France dans les médias et collabore avec des instituts de sondage pour analyser les tendances de l’opinion publique.

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Author: TheConversation.com

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