Guerre aux pauvres

D’aucuns prétendent que Macron et son administration n’aiment pas les pauvres.
C’est totalement faux !
J’en tiens pour preuve la constance avec laquelle l’équipe gouvernementale n’a eu de cesse d’en créer toujours plus, n’épargnant aucun effort pour agrandir au pas de charge le bataillon de surnuméraires sommés de passer d’une vie modeste à un mode survie précaire perpétuelle et sans espoir d’amélioration aucune.
Acte 42 des Gilets jaunes, 31 aout 2019, par Serge D’Ignazio
La fabrique de la pauvreté
Et cette politique inlassable a enfin commencé à porter ses fruits.

En 2018, 14,7 % des Français — c’est-à-dire 9,3 millions de personnes — vivaient sous le seuil de pauvreté, soit quasiment le même niveau qu’en 2011. Ils étaient 14,1 % en 2017. Sous l’effet de la crise, le taux de pauvreté monétaire avait bondi à 13,2 % en 2008, puis à 14,6 % en 2011, pour redescendre et se stabiliser ensuite autour de 14 %.
Ces ménages vivent avec des revenus inférieurs à 60 % du niveau de vie médian, c’est-à-dire avec moins de 1 050 euros par mois et par unité de consommation. Ce niveau de vie est calculé sur l’ensemble des revenus de la famille après impôts et prestations sociales et divisé par le nombre d’unités de consommation du foyer – une unité pour le premier adulte, 0,5 pour le deuxième adulte ou enfant de plus de 14 ans et 0,3 par enfant de moins de 14 ans. Ainsi, un couple avec deux enfants en bas âge est considéré comme pauvre si ses ressources sont inférieures à 1 050 euros multipliés par 2,1, soit 2 205 euros par mois.
Cette montée de la pauvreté en 2018 est due en grande partie à la baisse des allocations logement (APL) subie par les locataires du parc HLM (en moyenne, 60 euros par ménage et par mois).
En 2018, les pauvres ont été plus nombreux en France, Le Monde, 16 octobre 2019.
Ne doutons pas qu’il s’agit là essentiellement des premiers frémissements des effets observables de la politique très cohérente de l’administration Macron qui n’a jamais fait autre chose que le Robin des bois à l’envers, à savoir : prendre aux pauvres pour donner aux riches. Car les dernières mesures en date ne donneront leurs pleins effets que dans plusieurs mois, voire plusieurs années, comme, par exemple, la réforme de l’assurance chômage qui va énergiquement peupler les rangs de ceux qui vont gratter à la porte du RSA pour tenter de survivre surnager ne pas couler trop vite dans la misère.
C’est bien connu : les pauvres n’ont pas grand-chose, mais ils sont très nombreux ! Cette maxime au cynisme consommé semble avoir inspiré le gouvernement d’Édouard Philippe pour concocter sa réforme de l’assurance-chômage, destinée à faire près de trois-milliards et demi d’euros d’économies. Dévoilée le 18 juin dernier, ses principales mesures devraient s’appliquer le 1er novembre prochain puis le 1er avril 2020 : durcissement dans l’ouverture du droit à l’indemnisation et réduction du montant de l’allocation pour les plus précaires. Son public cible : les abonnés au CDD, à l’intérim, au temps partiel subi. C’est-à-dire les plus jeunes, les moins qualifiés, les femmes et tous ceux qui s’ingénient à trouver de multiples arrangements pour ne pas perdre leur vie à la gagner.
Au total 1,2 million de personnes sur 2,6 millions de chômeurs indemnisés (avec une allocation médiane qui plafonne à 950 €) auront à souffrir d’un ou de plusieurs effets de la réforme. C’est l’Unédic, l’organisme paritaire gestionnaire de l’assurance-chômage, qui le dit : « Moins de demandeurs d’emploi ouvriront un droit ; pour certains allocataires la durée du droit sera plus courte  ; l’allocation journalière sera plus faible pour les personnes ayant travaillé de manière discontinue. »
En finir avec les chômeurs ?, CQFD, 23 septembre 2019.

Cela dit, le gaillard est modeste et ne souhaite pas que ses mérites dans cette politique de valorisation de la pauvreté s’éventent trop tôt et que son rôle reconnu dans cette inflation de l’impécuniosité lui amène trop de louanges précoces qui blesseraient sa profonde humilité.

La meilleure analyse de la politique gouvernementale, en un tweet qui n’a même pas besoin des 280 caractères https://t.co/hPlQSQhVsG https://t.co/UQwQvxQk7q
— prof_en_colère (@angry_prof39) October 22, 2019

Quelques jours à peine après la « journée mondiale de lutte contre la pauvreté » célébrée chaque année le 17 octobre, le gouvernement envisage de supprimer l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Onpes). Un tel symbole ne pouvait passer inaperçu.
Pourquoi supprimer l’Observatoire national de la pauvreté ?, Libération, 21 octobre 2019

Il est d’autant plus urgent de casser le thermomètre que la réforme de l’assurance chômage qui va entrer en vigueur dans quelques jours va rapidement monter en puissance et transférer un nombre toujours plus important de travailleurs précaires vers les ultimes filets de la solidarité, c’est-à-dire en situation de pauvreté de plus en plus intense et chronique, même en travaillant. De la même manière, les attaques successives contre le régime des retraites n’a pas tant pour objectif de faire travailler les gens plus longtemps1, mais bien de réduire drastiquement le montant des pensions à servir, ce qui laisse entrevoir une explosion prochaine de la pauvreté des personnes âgées.
Pauvreté du plan
La pauvreté est au centre des préoccupations de l’administration Macron. Comme je l’avais rapporté ici, dès le printemps 2018, le gouvernement organisait un gigantesque apéro d’opinion de comptoir sur la question. Et dès l’automne, prestement, il nous pondait la solution.
Taxé de « président des riches » par l’opposition depuis le début de son quinquennat et perçu comme tel par une partie de l’opinion, Emmanuel Macron a dévoilé le 13 septembre 2018 sa stratégie de lutte contre la pauvreté. Trois mois après la polémique suscitée par ses propos sur « le pognon de dingue » que couteraient les aides sociales sans permettre de sortir ses bénéficiaires de la pauvreté, le chef de l’État a mis l’accent sur la petite enfance, l’accompagnement des jeunes et la simplification du système social.
Tour d’horizon des principales mesures de ce plan, chiffré à 8,5 milliards d’euros sur quatre ans.
Plan pauvreté : les principales mesures, Les Échos, 5 juin 2019
Lancer une grosse somme en l’air pour la laisser faire des ronds dans l’eau en retombant fait assurément toujours son petit effet. Sortir la calculette replace généralement les chiffres dans leur juste perspective. 8,5 milliards d’euros sur 4 ans, cela fait 2 125 mds dont il serait facile de trouver qu’une grosse partie vient probablement de fonds déjà engagés auparavant sur ce budget, car il n’y a jamais d’argent magique pour les pauvres. À titre de comparaison2, la baisse des allocations logement3 a économisé pour 2019… 800 millions d’euros et que les nouvelles règles de calcul devraient dégager dès l’année prochaine un peu plus de 2 mds d’euros ! Mais quelle coïncidence !
Mais on peut aussi s’interroger sur l’affectation réelle et concrète de ces crédits, arrachés aux pauvres pour aider les pauvres, sachant que pour l’instant, le gouvernement a essentiellement aggravé le problème et cassé le thermomètre qui permettait de s’en apercevoir. Parce que l’argent du plan divisé par le nouveau nombre de pauvres, ça fait 228,50 €… par an et par pauvre, soit 19 €/mois. Comparaison n’est pas raison, mais la suppression de l’ISF4 a rapporté 6500 €/par an en moyenne aux plus riches, avec un cout pour les finances publiques de 4,5 mds d’euros par an… pour l’instant.
Et selon le (déjà) bon vieux modèle « en même temps » des marcheurs aux manettes, alors que l’on confisque d’une main aux pauvres ce que l’on fait mine de leur donner de l’autre, en même temps, donc, que l’on fabrique des pauvres en alourdissant encore le poids exorbitant du logement sur leur budget contraint, on se dépêche d’aider les nantis… en insistant avec une profonde indécence sur l’inflation immobilière dans les logements de fonction.
Les députés qui louent un appartement à Paris toucheront à partir du 1er novembre au maximum 1 200 euros, contre 900 euros actuellement, a-t-on appris mardi 15 octobre de source parlementaire.
Le bureau de l’Assemblée, plus haute instance collégiale, a acté mercredi dernier cette hausse, « pour tenir compte du niveau élevé des loyers parisiens », peut-on lire dans le rapport des questeurs qui a été validé et qu’a pu consulter l’AFP.
Quelque 240 députés disposent d’une possibilité de couchage dans leur bureau, 51 chambres sont en outre disponibles dans une résidence. Pour les députés restants, les nuitées d’hôtel peuvent être prises en charge partiellement ou bien, si un pied-à-terre est loué, ces frais peuvent être pris en charge sur justificatifs, via la dotation d’hébergement, devenue insuffisante.
Assemblée nationale : les frais d’hébergement des députés à Paris passent de 900 à 1 200 euros par mois, Boursorama, 7 octobre 2019
La chasse aux pauvres est ouverte toute l’année
19 balles d’euros, ça parait un peu court pour sortir qui que ce soit de la pauvreté. Mais comme pour la plupart des innombrables plans qui se succèdent depuis des décennies pour soi-disant aider les populations démunies ou les quartiers abandonnés de tous, l’argent si chichement distribué depuis le sommet de la pyramide5 s’évapore mystérieusement bien avant d’avoir pu ruisseler ne serait-ce qu’un peu de rosée matinale.
Il serait donc d’accéder au détail de la manière dont ces 19 €, ce pognon de dingue, vont être affectés à la lutte contre la pauvreté. Prenons donc les plus pauvres, les plus fragiles, ceux qui se retrouvent dans le cul de basse-fosse du RSA6. Le plan pauvreté leur réserve un joli strapontin de 1,04 milliards d’euros… sur 4 ans, soit la somme exubérante de 11,52 €/mois et par personne7, qui n’ira bien sûr pas dans leur poche, mais dans celle des départements sur les budgets desquels est ponctionnée cette solidarité de moins en moins nationale.
Il faut changer l’idée reçue selon laquelle certains concitoyens sont considérés comme « inemployables ». La stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté se concentrera sur la simplification du parcours d’insertion professionnelle des allocataires du RSA.
Plan pauvreté | Investir pour l’accompagnement de tous les allocataires du RSA vers l’emploi, ministère du Travail, 17 octobre 2018.

Faire du travail la seule sortie du RSA ne manque pas d’ironie, alors que dans les files d’attente de plus en plus interminables du sacrosaint emploi salvateur qui protègerait de tout, sauf, justement, de la pauvreté comme en témoigne le succès grandissant de la Prime d’activité, poireautent déjà 6 millions de chômeurs8, sans compter la masse en voie de densification des vieillards chenus qui vont quand même avoir besoin d’arrondir des fins de mois indignes.
On se demande donc à quel genre d’accompagnement vont bien avoir le droit les grands naufragés de la grande compétition permanente de tous contre tous. L’idée centrale du dispositif à 10 balles d’euros pour les RSAstes repose sur un accompagnement renforcé9 et la signature d’un pompeux Contrat d’engagements réciproques (CER) dont la réciprocité semble, à l’épreuve des faits, particulièrement relative.
Sa référente RSA (une assistante sociale du service social départemental) lui a menti en lui affirmant que rien n’était possible concernant sa dette locative de 300 euros. Pourtant elle a repris le paiement du loyer et remplit les critères de ressources du Fonds de Solidarité Logement (FSL) qui pourrait contribuer au financement de la dette…
Pour toute réponse, la référente RSA lui a proposé de bénéficier des prestations d’une épicerie sociale, ce qui ne correspond en rien aux besoins de Mlle O. Elle n’a pas pris en compte plusieurs demandes et problèmes exprimés, restant évasive quant à la possibilité d’intégrer une structure de l’IAE (insertion par l’activité économique) ou d’effectuer une formation.
Parcours fléché, parcours fléchi
Par contre, des mesures d’insertion ont été imposés à Mlle O. qui enchaîne plusieurs stages prescrits au titre du RSA : tout d’abord un stage d’aide à la recherche d’emploi chez Euridice Partner (qui a lui-même sous-traité ce suivi à Manpower), puis un stage de thérapie comportementale et un autre de mise en situation de recherche d’emploi (par simulations).
En fait, le contrat d’engagement RSA a été rédigé d’autorité par sa référente RSA, sans aucune explication ni discussion.
Insertion, l’unilatéral « contrat d’engagement réciproque » du RSA, CIP-IDF, 20 septembre 2019
En fait, les contrats, dans la start-up nation, c’est un peu comme les promesses, les discours, les slogans, les publicités ou les éléments de langage gouvernementaux : ils n’engagent que les couillons qui ont la faiblesse d’y croire. Et la loi, elle est surtout du côté de ceux qui l’écrivent, l’imposent et la contournent à discrétion, comme en témoigne cette édifiante histoire de détournement du CER par un département en pilote automatique.
Plusieurs Conseils départementaux en France agissent comme s’ils avaient le pouvoir d’imposer unilatéralement des « contrats d’engagements réciproques ».Or, légalement, ce contrat doit être « librement débattu ».
Plusieurs Conseils départementaux en France agissent comme s’ils avaient le pouvoir d’évaluer forfaitairement et arbitrairement les revenus professionnels d’un artiste-auteur pour servir de base au calcul du montant du RSA versé par la CAF.Or la prise en compte d’un revenu forfaitaire non perçu pour calculer à la baisse le montant du RSA versé par la CAF est illégale. Le mode de calcul applicable est prévu nationalement par décret et dépend du régime d’imposition de l’artiste-auteur.
Ces pratiques illégales mettent aujourd’hui nombre d’artistes-auteurs dans des situations intenables.
RSA & artistes-auteurs : pour certains départements, soucieux de faire des économies, de la « lutte contre la pauvreté » à la lutte contre les pauvres, il n’y qu’un pas, vite franchi !, CAAP, 13 octobre 2019
 
Le plan pauvreté de l’administration Macron a le mérite de la sincérité de la sècheresse de son intitulé : il s’agit bien là d’un plan d’extension et d’intensification de la pauvreté en France et plus particulièrement de la pauvreté laborieuse si chère au patronat. D’ailleurs, depuis son accession au pouvoir l’administration Macron a été essentiellement engagée à transférer les ressources des classes moyennes et populaires pour les redistribuer sans aucune espèce de conditionnalité à ceux qui ont déjà trop, mais n’en ont jamais assez.
Avec un peu de recul, on pourrait même dire que la feuille de route de l’administration Macron se limite à la mise en place et à l’intensification d’une phase d’accumulation primitive du capital et rien d’autre.
Pour comprendre ce que fait notre gouvernement, il suffit de regarder autour de nous et de se souvenir plus particulièrement du plan Hartz IV et de la manière dont il a permis à l’Allemagne de se doter d’une arme de compétitivité massive sur le marché globalisé, tout simplement en se créant un tiers-monde laborieux à domicile, d’une armée de l’ombre de travailleurs miséreux et pratiquement sans aucune autre droit de que trimer au sifflet pour un coup de pied au cul et un héroïque euro de l’heure supplémentaire, le véritable prix du travail selon les aspirations patronales, les seuls qui ont eu le droit de citer dans notre pays depuis que les laquais du Medef ont réussi à berner l’électorat.
Le ruissèlement fonctionne très bien dans ce pays et les autres, c’est juste que personne n’avait précisé que l’argent a tendance à remonter le courant capitaliste comme le saumon à l’heure de la reproduction.
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Author: Monolecte.fr

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