Maroc, Mohamed VI l’Africain

Dans un livre, « Géopolitique d’un roi », publié à l’occasion du 2Oeme anniversaire du règne de Mohamed VI, l’essayiste Aymeric Chauprade, député européen du Rassemblement National jusqu’en 2019, revient sur l’offensive de la diplomatie marocaine vers l’Afrique qui s’est traduite, ces dernières années, par la signature de 1000 accords bilatéraux.

L’ouvrage qui n’est pas excessivement critique à l’égard du régime marocain a le mérite d’éclairer le règne du monarque marocain qui, à petites touches et sans l’éclat de son père, Hassan II, imprime peu à peu sa marque au Royaume chérifien, notamment dans le domaine des relations internationales. Des initiatives africaines à la distance prise avec les excès des monarchies pétrolières, des relations décomplexées tissées avec la France à la main tendue vers le frère ennemi algérien, la diplomatie marocaine a incontestablement marqué des points ces dernières années.

Dans son discours prononcé le 20 août 2016, comme à chaque
fois qu’il le peut, le Roi Mohammed VI a affiché sa vision africaine : «
L’Afrique, pour le Maroc, c’est bien davantage qu’une appartenance géographique
et des liens historiques. Elle évoque, en vérité, des sentiments sincères
d’affection et de considération, des liens humains et spirituels profonds et
des relations de coopération fructueuse et de solidarité concrète. Elle est,
somme toute, le prolongement naturel et la profondeur stratégique du Maroc. »
Avec ces mots, Mohammed VI indique le changement de cap de la politique
étrangère marocaine qui s’est, depuis récemment, retourné vers l’Afrique.

Car il ne suffit pas de faire simplement partie d’un
ensemble géographique pour en ressentir la proximité de l’histoire et de la
culture. C’est un réel travail que de pouvoir tisser des liens forts avec ses
voisins et de les inscrire sur le temps long. C’est ce qui s’est passé avec le
Maroc qui réactualise, sous l’impulsion de Mohammed VI, l’identité africaine du
pays.

Le Sahara, cause de discorde

Et pourtant : les rapports du Maroc avec les autres États
africains ne sont pas nouveaux, au contraire. Des relations de fraternité,
d’amitié, et de solidarité s’étaient tissées entre eux au moment de la
libération de l’Afrique contre les forces colonialistes. Simplement, ils
avaient été réduits à un moment où le Maroc avait vu ses intérêts nationaux
menacés par l’attitude hostile de certains pays à l’égard de la question du
Sahara : des obstacles surtout placés par l’Algérie et l’Afrique du Sud, qui
refusaient d’accepter le Sahara comme le prolongement naturel du royaume
chérifien.

Mais ces frictions ont été éphémères en comparaison de la
profondeur des liens historiques unissant le Maroc à l’Afrique. Ceux-ci
avaient, en effet, déjà commencé à se tisser avant les indépendances, quand le
Roi Mohammed V avait conduit une lutte solidaire contre le colonialisme aux
côtés des pays de l’Afrique subsaharienne. Mais c’est encore plus tard que les
rapports s’intensifièrent, au lendemain des indépendances, notamment dès 1961
quand le Roi Mohammed V organisa une conférence à Casablanca, dont l’objectif
était de bâtir une Afrique forte pour faire face à l’impérialisme occidental et
à la mondialisation.

Le Maroc s’est, en outre, distingué en Afrique pour son
engagement politique à faire émerger le panafricanisme comme nouvelle pensée
politique d’émancipation économique et sociale. C’est ainsi en 1963, à Addis
Abeba en Éthiopie,que
l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), ancêtre de l’Union africaine
actuelle, est fondée. Celle-ci fournit un cadre institutionnel à la vision
panafricaine commune et au partenariat stratégique entre les États africains.
Le Maroc y est membre jusqu’en 1984, date de son retrait à cause du siège
occupé par la RASD (République arabe sahraouie démocratique) qui conteste sa
souveraineté au Sahara.

Une autre institution phare de l’Afrique est aujourd’hui la
CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) dont la
création vise à coordonner les politiques des États de l’Afrique de l’Ouest. Le
Maroc a présenté sa candidature dès février 2017 et pourrait la rejoindre dans
un avenir proche.

L’Afrique, un marché global

Mais la projection marocaine en Afrique, ces dernières
années, est loin de se réduire à l’acceptation de son histoire et de son
identité : le Maroc a pris conscience de l’importance de se projeter
économiquement et politiquement sur son continent africain.

De quelle manière ? Il ne faut pas oublier
de mentionner que le Maroc ne dispose pas d’hydrocarbures sur son sol… Il a
ainsi dû imaginer une autre forme de projection économique en direction de son
espace méridional. Cette vision trouve tout son sens à un moment où l’Afrique
cherche elle aussi à changer de paradigme pour devenir un marché global.

Ainsi le Maroc investit beaucoup en Afrique sub-saharienne,
notamment dans sept secteurs stratégiques à croissance très rapide : les
produits manufacturés, les mines, les hydrocarbures, la banque et les finances,
l’agriculture, les infrastructures et les télécommunications.

Aujourd’hui plus que jamais, le Maroc assume son identité
africaine. Dans les discours et dans les faits, cette mise en avant de son
africanité indique aussi le changement de cap de sa géopolitique, de plus en
plus tournée vers le sud.

Une identité pan-africaine

L’africanité du Maroc est inscrite dans la Constitution de
2011 et fait, dans ce sens, pleinement partie de l’identité nationale. Chaque
année, désormais, de nombreux projets et évènements qui mettent en exergue
l’africanité du Maroc jalonnent les rues de Marrakech, de Casablanca et de
Rabat… Ainsi, le 25 mai est une occasion de célébrer la « Journée de l’Afrique
».

Mais assumer son africanité ne se résume pas uniquement à
l’organisation d’évènements. Comme le dit le Roi Mohammed VI dans son discours
pour la Fête du Roi et du Peuple en 2016 : « ce lien pluridimensionnel fait que
le Maroc est au cœur de l’Afrique, et ménage à l’Afrique une place dans le cœur
des Marocains. Et c’est pourquoi Nous l’avons inscrite au centre de la
politique étrangère de notre pays. » Car oui, la priorisation de la question
africaine prend une forme concrète avec la création, sous l’impulsion de
Mohammed VI, d’un ministère chargé de la Coopération africaine en 2018.
L’objectif de ce ministère est de façonner la stratégie marocaine des
investissements au niveau continental.

Cette vive conviction que l’intérêt du Maroc se trouve dans
la continuité de l’intérêt de l’Afrique donne lieu à une vision commune,
tournée vers le progrès. Pour reprendre les termes du ministre chargé de la
Coopération africaine, « L’Afrique de demain doit être construite par une
vision partagée tournée vers un idéal panafricain commun ».

Désormais conscient des intérêts de la coopération
intra-africaine et doté d’un organe institutionnel nouveau, le Maroc peut enfin
user de son emplacement privilégié, au carrefour de l’Afrique, de la
Méditerranée et de l’Europe pour jouer un rôle moteur sur l’échiquier africain
et pour constituer le maillon indispensable dans les relations Afrique-Europe.

Visites royales dans les États africains

Le début du règne de Mohammed VI a donné un coup
d’accélérateur aux relations entre le Maroc et ses partenaires de l’Afrique
subsaharienne. Une nouvelle vision a été entamée, en effet, dès l’année 2000,
quand, à l’occasion du Sommet Afrique-Europe, le Maroc a décidé d’annuler les
dettes de tous les Pays africains les Moins Avancés (PMA). Aussi, le Maroc
avait décidé l’ouverture des frontières marocaines aux produits d’exportation
en provenance de ces PMA.

Ces dernières années, ce sont de nombreuses visites royales
dans plus de trente pays africains qui caractérisent les échanges entre le
Maroc et les États d’Afrique. En effet, le Roi Mohammed VI a institué une
tournée annuelle dans plusieurs pays de l’ouest et du centre du continent,
accompagné d’une forte délégation ministérielle et d’hommes d’affaires au cours
de laquelle d’importants accords sont signés couvrant les différents domaines
d’activités économiques, sociales et culturelles.

Les visites de Mohammed VI dans les pays africains sont de
plus en plus nombreuses. En 2017, le Roi visite le Soudan du Sud, le Ghana, la
Zambie, le Kenya, le Mali, la Côte d’Ivoire et la Guinée. En 2016, c’était le
Burkina Faso, la Tanzanie, le Rwanda…

Ces visites royales revêtent d’abord d’une symbolique loin
d’être négligeable. Grâce à sa présence physique, le Roi Mohammed VI démontre
qu’il est un acteur africain à part entière. Il a d’ailleurs réussi, avec ces
visites, à compenser les années d’absence du Maroc des institutions africaines.

1000 accords bilatéraux

Mais ces visites sont surtout l’occasion de signer des
accords bilatéraux avec les États visités et de sceller les coopérations. Au
total, près de 1 000 accords bilatéraux ont été signés lors de ces visites… Des
accords qui couvrent de nombreux domaines : social, culturel, mais surtout – et
de plus en plus fréquemment – économique et financier.

Ces visites d’État, à forte dimension économique, sont
aussi une façon d’encourager les « champions nationaux » qui se développent en
Afrique, ces entreprises nationales compétitives à l’international et qui sont
capables de participer au développement de leur pays d’origine. Ces entreprises
bénéficient aussi d’une forme de traitement favorable de la part du pouvoir
politique.

Ces dernières années, l’Afrique est devenue le terrain de
développement privilégié du Maroc jusqu’à l’ériger comme pivot de sa diplomatie
et de son économie. La nouvelle vision panafricaine motivée par le Maroc touche
l’ensemble des secteurs suivants : la gouvernance, la diplomatie religieuse et
sécuritaire, les échanges économiques, culturels et institutionnels.

Aujourd’hui, selon le rapport 2018 du ministère marocain de
l’Économie et des Finances et de l’AFD, les investissements directs marocains
sur le continent, d’une valeur cumulée de 37 milliards de dirhams (3,4
milliards d’euros) entre 2003 et 2017, constituent l’essen tiel des
Investissements directs à l’étranger sortant du Maroc, avec une part moyenne de
60 % des flux sortants totaux.

C’est d’abord vers les économies d’Afrique de l’Ouest que
les investissements marocains s’orientent (avec une part moyenne de 55 %),
suivis de l’Afrique du Nord (25 %), de l’Afrique centrale (15 %) et de
l’Afrique australe (5 %). Pour le Maroc, l’Afrique de l’Ouest est la zone la
plus attractive pour le développement de ses activités. Cette zone servira au
Maroc de porte d’entrée sur le reste du continent.

La façade Atlantique revisitée

Les investissements concernent principalement les secteurs
des infrastructures, des télécommunications, des banques et du développement.
Parmi ces derniers, évoquons le lancement – annoncé fin 2016 – du gazoduc qui
devrait relier le Maroc et le Nigeria par la façade atlantique de l’Afrique de
l’Ouest. Dans la même logique, d’importants projets de développement ont été
conclus et sont destinés à améliorer les conditions de vie des populations
africaines.

Les banques marocaines se sont, quant à elles,
progressivement imposées comme des poids lourds dans toutes les régions de
l’Afrique. Ainsi les trois premières banques marocaines (Attijariwafa Bank,
Bank Al Maghrib et BMCI groupe BNP PARIBAS) dominent le secteur bancaire
africain, avec une implantation dans 22 pays africains en 2019 selon Stratfor,
société privée américaine spécialisée dans le renseignement.

Ce tissu bancaire, très dense donc, facilite grandement
l’implantation des entreprises marocaines en Afrique. Bénéficiant de ces
banques déjà présentes, les entreprises comme Maroc Telecom, le groupe OCP,
Ciments Afrique, Alliances, SCR, Wafa Assurance, Saham Assurance, etc. ont pu
facilement trouver des débouchés aux quatre coins du continent.

La politique africaine marocaine s’affirme encore depuis
l’annonce de la création de la Cité Financière de Casablanca, aussi appelée
Casablanca Finance City, ou CFC. Ce projet consiste à faire de la ville
marocaine un hub régional financier, reliant le nord au sud du continent.

La création de ce hub a été envisagée suite à un constat
géostratégique simple : la zone reliant la pointe du Congo au nord du Maroc,
zone surnommée « le grand espace Nord-Ouest africain » (GNWA, Greater North
West Africa) connaît une croissance très rapide. Néanmoins, jusqu’à présent,
cette zone ne connaît que des centres financiers éparpillés. C’est pour
répondre à cette nécessité que le Maroc a l’ambition de créer le CFC, en
utilisant des infrastructures déjà existantes, que sont l’aéroport
International de Casablanca et le port de Tanger. Un projet très ambitieux donc
et qui pourrait donner encore plus d’élan à la croissance de la ville
marocaine.

Outre les secteurs de l’investissement et des finances,
c’est sur le plan culturel et sur le plan événementiel que s’articulent les
partenariats Maroc-Afrique, des secteurs d’une dimension géopolitique de
premier plan, parce qu’ils relèvent du Soft Power. Évoquons, par exemple, les
accords de partenariat de la Bibliothèque nationale marocaine avec d’autres
bibliothèques africaines, impliquant le transfert d’expertise notamment dans la
préservation et la numérisation des archives, la maintenance des manuscrits et
le développement de programmes de formation continue dans divers domaines.

La politique étrangère marocaine est un exemple réussi de
ce que devrait être la coopération sud-sud au sein du continent africain.

Le retour dans l’Union africaine

Pour des raisons économiques et géostratégiques, mais aussi
historiques, le Maroc a pris conscience de la nécessité du retour au sein de
l’organisation panafricaine. Ainsi, l’année 2016 fut marquée par la
détermination sans précédent de la diplomatie marocaine à intégrer l’Union
africaine, après avoir quitté l’OUA en 1984, pour les raisons évoquées plus
haut.

Dans son discours marquant le retour du Maroc au sein de
l’Union africaine, le Roi Mohammed VI avait réitéré sa volonté d’apporter son
expérience « à ses frères africains dans des domaines vitaux et fondamentaux
liés au développement, à la gouvernance, la formation, l’éducation,
l’investissement, la sécurité et la stabilité ».

Quel intérêt pour le retour effectif du Maroc dans l’Union
africaine ? Que ce soit dans la lutte contre le terrorisme ou la gestion des flux
migratoires (l’essentiel des migrations en Afrique se déroulent sur le
continent), l’Afrique est devenue la zone d’influence naturelle à laquelle
prétend aujourd’hui le Maroc de Mohammed VI.

Deux ans après son intégration de l’Union africaine, le
Maroc est déjà un acteur dont les prises de position sont respectées. En
témoigne son élection au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine en
janvier 2018.

Comme si l’UA ne suffisait pas à confirmer le retour du
Maroc sur la scène africaine, le Royaume chérifien souhaite adhérer à la
Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) : les chefs
d’État et de gouvernement (Bénin, Burkina, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana,
Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone,
Togo, Cap-Vert) ont donné leur accord de principe à l’adhésion du Maroc lors du
Sommet de Monrovia en juin 2017. Le Maroc reste donc optimiste quant à une
intégration imminente. Rappelons, à cette occasion, qu’historiquement, la
monarchie marocaine entretient des liens

solides avec les États de la région de
l’Afrique de l’Ouest qui se situent dans le prolongement de son espace
saharien. C’est surtout sur le plan géopolitique que se situe l’intérêt de
Rabat, alors que l’UMA (Union du Maghreb Arabe) est en panne. L’intégration du
Maroc ferait de la CEDEAO, en 2030, un ensemble qui comptera parmi les dix
premières zones émergentes de la planète. Et si le Maroc veut réellement peser
dans les relations internationales, il réussira mieux en faisant le choix de
s’intégrer à un groupement régional significatif.
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