Séjours à l’étranger : le meilleur moyen d’apprendre une langue ?

On ne peut pas apprendre une deuxième langue comme sa langue maternelle, de manière adaptative, sans effort conscient. ShutterstockL’acquisition d’une langue étrangère fait l’objet de multiples clichés. Dans leur ouvrage sur « L’apprentissage des langues », publié par les éditions Retz dans la collection « Mythes et réalités », Stéphanie Roussel et Daniel Gaonac’h passent en revue un certain nombre de ces idées reçues. En voici un extrait.

« S’immerger dans la langue », « s’en imprégner », « plonger dans un bain linguistique », autant d’expressions qui peuvent laisser penser qu’un séjour à l’étranger est la solution miracle pour apprendre une deuxième langue.

Ici, on a bien envie de citer l’auteur du blog « Le monde des langues » : « le problème avec ce mythe, c’est qu’il vous pousse à croire qu’une fois en immersion dans le pays, il se passera quelque chose de magique qui vous fera automatiquement apprendre la langue en quelques mois, sans le moindre effort. La réalité est un peu plus nuancée ». Et certains chercheurs, notamment Adami et Leclercq, filent même la métaphore immersive pour mieux en montrer les limites :

« … tout individu plongé dans ce bain subit logiquement le même trempage, mais pour ce qui concerne la capacité à nager c’est autre chose. Or c’est là précisément que se situe le problème : si la société d’accueil est un grand bain, ce n’est en tous les cas pas une piscine olympique, mais un littoral découpé, avec ses trous d’eau, ses courants et ses marées où il n’est pas facile d’apprendre à nager ».

Ainsi les chercheurs ont-ils largement étudié l’effet du séjour à l’étranger sur l’apprentissage d’une deuxième langue. Et s’ils s’accordent de manière générale sur le bénéfice qu’en tirent les apprenants, ils reconnaissent des variations interindividuelles parfois assez significatives. Les recherches du domaine portent alors sur deux grands aspects :

les bénéfices d’un séjour immersif (quels que soient sa nature et son but) sur les apprentissages linguistiques (et les autres)
les différents facteurs, aussi appelés « prédicteurs », qui peuvent influencer la réussite du séjour à l’étranger sur le plan de l’apprentissage de la langue.
Deux malentendus

Avant de rendre compte des travaux qui examinent la nature des progrès linguistiques des apprenants et les facteurs qui influencent ces gains, nous souhaitons brièvement éclaircir deux malentendus qui nous semblent brouiller les représentations autour de l’immersion linguistique dans l’imaginaire collectif.

Le premier concerne la croyance, souvent inavouée, que l’on peut apprendre une deuxième langue comme sa langue maternelle (L1), de manière adaptative, sans effort conscient. La L1 apprise dans l’enfance appartient cependant à une catégorie de connaissances que les chercheurs ont appelées « primaires ».

Les connaissances primaires ne nécessitent pour être apprises ni effort, ni conscience, ni motivation particulière. Il en va tout autrement des connaissances dites « secondaires » (la lecture, l’écriture, les mathématiques, etc.), dont fait partie la deuxième langue lorsqu’elle est apprise en milieu scolaire, à l’âge adulte ou tardivement dans l’enfance.

Ces connaissances exigent de l’individu qu’il soit attentif, motivé et qu’il contrôle consciemment ses processus d’apprentissage. Nous ne contestons pas le fait qu’en L2 nombre d’acquisitions puissent se faire de manière implicite et inconsciente. Mais la place des apprentissages incidents et implicites est, en L2, bien plus restreinte que celle qu’ils occupent pour l’apprentissage de la langue maternelle.

L’exposition à la langue et les interactions avec des locuteurs, natifs ou non, si elles sont nécessaires à l’acquisition d’une deuxième langue, ne peuvent suffire.

Le deuxième malentendu qui règne autour de l’immersion concerne l’objectif, inavoué mais latent, d’atteindre un certain niveau de bilinguisme. Ce malentendu est notamment dû à une définition très restrictive du concept de bilinguisme, dont il faut chercher à se défaire. Dans son dernier ouvrage de synthèse, Parler plusieurs langues : Le monde des bilingues, François Grosjean rappelle que, dans les années 30, la conception d’un bilinguisme forcément équilibré entre deux langues était partagée par les linguistes et les neurolinguistes.

L’auteur montre cependant que cette conception s’est assouplie au fil des années, car elle excluait un grand nombre d’individus qui ne pouvaient cependant pas être « classés » dans la catégorie « monolingues ». Après avoir expliqué que le bilinguisme pouvait également s’appliquer aux locuteurs capables de produire des énoncés significatifs dans deux langues ou maîtrisant au moins une compétence linguistique (lire, écrire, parler) dans deux langues, il adopte la définition suivante :

« Le bilinguisme est l’utilisation régulière de deux ou plusieurs langues ou dialectes dans la vie de tous les jours. »

Le cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) met davantage l’accent sur une compétence communicative « plurilingue » à laquelle on reconnaît le mérite de « sortir de la dichotomie d’apparence équilibrée qu’instaure le couple habituel langue maternelle/deuxième langue en insistant sur un plurilinguisme dont le bilinguisme n’est qu’un cas particulier ».

Pour chacun des six niveaux établis par le CECRL (A1, A2, B1, B2, C1, C2), des descripteurs indiquent ce qu’il faut savoir faire dans chaque compétence langagière (lire, écrire, s’exprimer oralement en continu, prendre part à une conversation). Par exemple un utilisateur de niveau B2 devra être capable de « communiquer avec un degré de spontanéité et d’aisance » lors d’une conversation avec un locuteur natif. Cette dernière définition nous paraît être un objectif bien plus raisonnable que le bilinguisme équilibré lorsqu’il est question de séjour à l’étranger.

Les bénéfices linguistiques d’un séjour immersif

« Les chercheurs ont tenté d’évaluer empiriquement “le mythe populaire”, selon lequel la meilleure manière d’apprendre une L2 serait de passer du temps à l’étranger. » (Serrano, Lians et Tragant, 2016, notre traduction) Et ils ont bien montré que cette croyance était généralement vraie.

Kinginger, dans l’introduction de son ouvrage consacré à l’acquisition de la L2 en pays étranger, note que ce contexte permet par exemple aux apprenants de prendre conscience des registres et des styles, d’utiliser plus de formules idiomatiques et d’actes de langage (speech acts) lors de leurs conversations.

La fluidité dans l’expression orale est l’un des premiers aspects dont les chercheurs (Towell, Hawkins & Bazergui, 1996 ; Llanes, 2011 ; DeKeyser, 2014) ont souligné l’amélioration, avec la compréhension de l’oral. Dans la première étude citée, les productions d’étudiants anglophones apprenant le français ont été examinées avant et après un séjour de six mois en France. Les données montrent que le séjour en France favorise la fluidité de la production, sans atteindre cependant celle d’un natif, et que l’amélioration constatée tient à un accroissement de la longueur et de la complexité des unités produites.

Segalowitz et Freed montrent également qu’après un séjour à l’étranger, 22 anglophones ont pu améliorer la rapidité de leur débit, le nombre de mots par phrase et réduire le nombre de marques d’hésitation. D’autres études montrent un accroissement du répertoire lexical après un séjour à l’étranger.

Cependant, certains aspects de la langue ne semblent pas bénéficier particulièrement du séjour à l’étranger. Collentine a comparé deux groupes d’étudiants anglophones après respectivement un séjour d’un semestre en Espagne et des cours d’espagnol dans le pays. Les résultats indiquent que les cours de langue pris dans le pays contribuent davantage au développement des compétences grammaticales que le séjour à l’étranger, même si le groupe d’étudiants partis à l’étranger montre de plus grandes habiletés narratives et une richesse sémantique plus dense.

Les facteurs qui favorisent les gains linguistiques

Les travaux scientifiques se sont également intéressés aux facteurs qui influencent la réussite d’un séjour à l’étranger, pour tenter de mettre en évidence des « prédicteurs » du bénéfice linguistique d’un séjour. Parmi ces facteurs on peut citer : la longueur du séjour, l’utilisation, aussi bien d’un point de vue quantitatif que qualitatif, de la L2 pendant le séjour, le développement des réseaux de socialisation, aussi appelés « communautés de pratique », la sensibilité interculturelle, la personnalité de l’apprenant, son âge ou son sexe.

Baker-Smemoe, Dewey, Bown et Martinsen ont mesuré sept de ces variables avant, pendant et après un séjour à l’étranger de plus de 100 apprenants. Pour analyser les données, les participants ont été répartis après le séjour en deux groupes appelés « gagnants » (gainers) et « non-gagnants » (non-gainers).

Les chercheurs ont ainsi pu examiner les différences entre ces deux groupes et les différentes variables qui influençaient et donc prédisaient le mieux le bénéfice linguistique d’un séjour immersif. L’étude est très détaillée et nous en résumons ainsi les grandes lignes. La majorité des participants a progressé dans la maîtrise de la langue (57 vs 45).

Les trois variables qui ont l’effet le plus significatif sur les apprentissages linguistiques sont les suivantes :

Le niveau en L2 avant le départ. Les auteurs relèvent que le séjour a été bénéfique surtout pour les étudiants ayant un niveau « intermédiaire moyen », et moins pour les étudiants « intermédiaires avancés ». Notons qu’aucun des participants n’était complètement débutant en L2.
La sensibilité interculturelle, c’est-à-dire la conscience des différences culturelles (codes de politesse par exemple) et la capacité à les accepter pour s’engager sans angoisse dans une interaction avec des natifs.
La constitution d’un réseau de socialisation. De manière contre-intuitive, les chercheurs montrent qu’au fil du séjour, la taille de ce réseau diminue chez les « gagnants ». En effet, la qualité et l’engagement émotionnel des apprenants dans leurs relations sociales, leur intensité et leur caractère durable, semblent plus importants que le nombre de personnes avec lesquelles les apprenants échangent.
Un autre résultat contre-intuitif nous semble intéressant. Les chercheurs montrent en effet l’importance de la compétence des amis sur place dans la langue maternelle des apprenants (ici l’anglais, qui n’est pas la L1 de ces amis). Cela laisse tout d’abord songeur, car on considère communément que l’enjeu principal est l’utilisation de la deuxième langue et non de la langue maternelle. Les auteurs montrent ici que le recours à la langue maternelle de l’apprenant est dans certains cas nécessaire pour que celui-ci soit introduit par des amis dans des communautés de pratique, dans lesquelles il pourra interagir et progresser en L2.

Dans cette étude, les chercheurs ne trouvent pas d’effet significatif de l’âge, de la personnalité, du sexe, ni, de manière très surprenante, de l’utilisation de la L2, alors que d’autres études avaient montré l’influence de ces facteurs. Concernant l’âge, Llanes et Muñoz montrent un bénéfice du séjour à l’étranger pour les jeunes apprenants comparés à des adultes dans le même contexte.

À propos de la personnalité, Zafar et Meenaski étudient la relation entre l’extraversion, la prise de risque et le niveau en L2. Concernant le sexe des participants, certaines études ont également montré qu’il pouvait influencer l’apprentissage de la langue, dans la mesure où les femmes et les hommes peuvent, dans certains pays, avoir des accès plus ou moins faciles aux communautés de pratique (Brown, 2013 ; Kinginger, 2008 ; Trentman, 2012).

Pour conclure, nous rejoignons Segalowitz et Freed sur le fait qu’une combinaison de plusieurs variables explique mieux la réussite linguistique d’un séjour à l’étranger que chacune d’elles prise isolément.

Osons cependant une explication tout à fait personnelle : il est possible que seules la quantité et la qualité de L2 utilisée et rencontrée par l’apprenant aient un effet direct sur l’apprentissage… toutes les autres variables ayant un effet modérateur. C’est très clair pour le réseau social ou pour la sensibilité culturelle : il est possible qu’en réalité ces deux variables impliquent l’utilisation d’une certaine quantité ou d’un certain type de langue et modèrent ainsi l’effet de l’usage de la langue sur l’apprentissage.The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Author: TheConversation.com

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