Le loser magnifique

Je ne sais pas pour vous, mais j’en ai un peu marre des superhéros.
En fait, j’en ai même marre tout court du monde superlatif dans lequel on nous force à cavaler comme le hamster dans sa roue. On se croirait dans une fausse pub pour de la lessive qui lave toujours plus blanc.
Sauriez-vous reconnaitre un véritable superhéros si vous en rencontriez un? C’est le propos du Real Life Superhero Project!
D’une manière ou d’une autre, ça a fini par marcher. On a fini par croire que pour simplement avoir le droit à une petite place dans ce monde de brutes, il fallait juste être le meilleur, tout le temps, contre tous, comme un des ces foutus canassons de course sur lesquels mon grand-père allait perdre l’argent du ménage.
Alors on cavale, on cavale et on cavale encore. Et quand il n’y a plus de jus, hop, un petit remontant ! Et on cravache encore un coup, et on remet le titre en jeu chaque jour, chaque matin, chaque heure, chaque moment. Et on a même fini par trouver ça normal et désirable. On le souhaite à nos enfants. On les prépare chaque jour pour qu’ils soient les meilleurs bourrins à tourner en rond sur la piste et quand ils reçoivent un bout de carotte et une tape sur la croupe, on est contents comme des cons.
En vrai, tout ça, c’est de la merde et chacun de nous le sait parfaitement bien. Le meilleur canasson du monde finit toujours par trouver son maitre ou se péter une guibole et au bout du chemin, tout ce qu’il aura, c’est une balle dans la tête, quand il ne servira plus à rien.
Et aucun de nous n’est le meilleur canasson du monde.
Et en vrai, on devrait s’en battre les flancs assez copieusement. Parce que la vie, ce n’est pas ça, ce n’est pas courir en rond dans sa cage ou son hippodrome, ce n’est pas s’épuiser à amuser la galerie en attendant de se faire jeter comme une merde.
Ce n’est pas être une ressource pour d’autres, voire un consommable que l’on jette après l’avoir bien bien pressé comme un citron.
Savoir encaisser
Je ne m’attendais à rien en visionnant Sparring, si ce n’est à retrouver Kassovitz, mon teignard préféré, le gus qui s’est un peu fait défoncer par le milieu du cinéma français, mais qui a préféré continuer à ouvrir sa gueule plutôt que de faire une très grande carrière, bien bankable, bien entre soi.
Kassowitz, brillant dans son interprétation d’un loser magnifique dans Sparring
Steve est un boxeur vieillissant et dont on ne peut même pas dire qu’il est sur le déclin : il n’a juste jamais été bon. Mais le type s’accroche et très rapidement, tu vois qu’il a d’autres priorités dans le vie que de décrocher le pompon de Mickey sur le manège de la vie. Il s’accroche parce que même s’il n’est pas bon, il aime la boxe. 49 matchs, 13 victoires, 3 nuls et… 33 défaites. Au cinquantième match, il raccroche les gants parce qu’il ne veut pas finir comme un légume.
Tu vois le gars prendre des pains — bien méchants — tu le vois nettoyer sa gueule éclatée, mettre son short à la machine à laver, pisser littéralement du sang, se retrouver la tronche collée à l’oreiller par ses plaies suintantes. Tu le vois bien ramer pour payer ses factures, faire les courses, accompagner ses gosses, galérer, faire des extras, s’humilier aussi, parfois, parce qu’il faut bien rentrer un peu d’argent, parce qu’il veut une vie meilleure pour ses enfants. Parce que c’est un prolo, qu’il en chie et… que c’est quelque part le type le plus courageux du monde.
Cravacher quand tu es le meilleur, quand tu progresses, quand tu as ta récompense, quelque part, c’est à la portée du premier baltringue venu. Mais y aller quand tu sais que tu ne vas jamais décrocher la timbale, jamais être le type qu’on admire, qu’on félicite, dont on se rappelle, là, franchement, c’est bien plus fort que de sauver le monde alors que tu n’as juste qu’à utiliser tes super pouvoirs.
Huit fois debout, un autre film qui parle du courage des prolos face à l’adversité qui s’acharne sur leur vie.
Et le gars, il y va. Il mange sa merde bien régulièrement, y compris devant sa fille, mais il y va, sept fois à terre, huit fois debout. Toute l’essence du film et de son hommage au courage des prolos est mis en exergue lors de trois courts dialogues.
Le premier, c’est quand son vieil entraineur lui demande quel est son style, son truc, parce que tout le monde a un truc et Steve n’a rien, il n’a juste jamais été doué. Non, son seul truc, répond-il, c’est qu’il sait encaisser, il sait prendre des coups et continuer.
Le second, c’est précisément quand le champion lui demande pourquoi il a continué alors qu’il n’était même pas bon dans ce qu’il faisait, alors qu’il perdait presque tout le temps, qu’il n’a rien gagné depuis 3 ans et que tenir dans ces conditions a l’air de lui paraitre inhumain. Et le loser magnifique de lui répondre : parce qu’il faut des types comme moi pour que des types comme toi puissent exister.
Et enfin, il y a cette phrase ultime du vieil entraineur : ce soir, sois celui que tu aurais voulu être, sois celui que tu aurais été si quelqu’un avait bien voulu croire en toi.
Dans le monde jupitérien des premiers de cordée, les véritables héros, les courageux, les géants, ce sont les gens de rien, les sans-grades et sans gloire, les insignifiants et les surnuméraires, ceux et surtout celles qui se lèvent tous les matins sans avoir leur place sur le mont Olympe, sans la perspective d’être seulement reconnu pour leur mérite intrinsèque : celui de faire tenir tout l’édifice social sur leurs frêles épaules, de permettre à tous les trop nombreux nombrils du monde de briller de toute la force de leur profonde et indépassable fatuité.
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Author: Monolecte.fr

Blog d’opinions, de réflexions et de débats sur la société, la politique, le féminisme, l’économie ou juste l’air du temps. Le Monolecte existe depuis 2004 et a bien évolué depuis ses débuts. Même si la mode des blogs est à présent passée, je continue à penser que c’est une manière unique d’échanger, de partager et de discuter de choses graves comme de choses très légères.