Les grandes générosités

Mon grand-père faisait partie de ces gens qui aiment à déclarer à tout bout de champ que plus ils fréquentent les gens et plus ils aiment leur chien.
En fait, mon grand-père n’aimait pas grand monde en dehors de moi.
J’aurais pourtant dû me méfier.
Mais quand on est gosse, on est plutôt confiant et reconnaissant comme un jeune chien et ça, ça plaisait énormément à mon grand-père.

J’étais un peu le sidequick de mon grand-père et il me trainait partout, chantait mes louanges à ses copains de bistrot, me faisant poser comme petit Gavroche devant ses potes artistes de Montmartre et surtout, il me couvrait de cadeaux. Ce n’était pas compliqué, dès que je voulais un truc, je l’avais ; et tant pis si cela faisait chouiner la grand-mère à notre retour de virée. Du coup, j’adorais mon grand-père et je n’aimais pas des masses la grand-mère rabat-joie…
Ce qui était précisément les deux points vraiment importants.
Il m’a fallu un sacré paquet d’années pour comprendre qu’en fait, tout ce qui intéressait mon grand-père, c’était de se faire mousser, de se sentir bon et généreux et d’accessoirement bien faire chier ma grand-mère. Que ce dont j’avais vraiment besoin, ça, il n’en avait rigoureusement rien à battre. C’était les trucs chiants, les trucs qu’il laissait à la vieille, pas son problème.
Ce que mon grand-père aimait en moi, c’était très précisément mon côté clébard : cet amour inconditionnel qu’il achetait à grand coup de gros cadeaux qu’il offrait toujours devant une aimable assistance prompte à le louer de sa grande générosité, le fait que dans mon regard de gosse, il était plus grand, plus beau et plus merveilleux que le père Noël et la petite souris réunis et que cette image bigger than life, je la renvoyais à l’ensemble de ses courtisans de troquet.
L’heure des choix
Il arrive toujours un moment dans la vie où l’on prend conscience de la réalité des choses qui nous avait été cachée ou invisible jusqu’alors et c’est un moment important, parce que c’est celui des grands choix qui vont déterminer le genre de personne que l’on sera quand on aura fini de grandir.
Donc, j’ai fini par comprendre que j’étais l’arme de mon grand-père contre ma grand-mère et le reste du monde, que chaque fois qu’il m’offrait un truc à grande publicité, il tapait en fait dans la caisse commune, laissant ensuite le soin à ma grand-mère de se priver pour rééquilibrer les comptes et financer l’essentiel, à savoir mon Banania1 du matin, le trousseau de la rentrée, la cantine, bouffer le gras du jambon pour que je puisse en avoir le rose.
À ce moment, j’aurais pu comprendre et n’avoir l’air de rien, laisser faire et continuer à profiter du système des deux côtés. Savoir que mon grand-père était en fait un trou du cul, mais continuer à profiter de ses largesses tout en laissant à ma grand-mère le soin de colmater les brèches. Franchement, cela aurait été bien plus facile et dans mon intérêt. Bien fermer sa gueule et reprendre deux fois de la purée.
Au lieu de cela, je lui ai mis le nez dans sa bouse et j’ai cessé d’en vouloir à ma grand-mère de m’avoir trainée chez le coiffeur à 5 ou 6 ans pour me transformer de « boucles d’or » à Mireille Matthieu2.
Cela a été assez radical : j’ai cessé d’être sa petite fille préférée et comme j’étais sa seule descendante, il est définitivement passé du papi gâteau au vieux chnoque qui fait la gueule en maudissant mon ingratitude. Tout le temps. Jusqu’au bout. Et bien sûr, il s’est mis à gâter mon chien, jusqu’à lui apprendre à grogner contre moi.
J’avais choisi mon camp.
Fractures et fractales
Ce qui est marrant, c’est que depuis le début de la semaine de la sainte hystérie3 de la cathédrale outragée ! cathédrale brisée ! cathédrale martyrisée ! avec toute cette générosité flamboyante et dégoulinante à la fois, je repense beaucoup au grand-père de ma petite enfance et à sa conception somme toute pas si personnelle que cela de la générosité érigée en système de communication et de domination à la fois.
Un pognon de dingue pour le vélo et que dalle pour le Benco…
Un sens des priorités complètement aberrant et une propension inégalée à faire la leçon aux récalcitrants, quitte à aller leur faire les poches avec les dents jusqu’au fond des chiottes.

Et en même temps, un pathétique besoin d’être aimé et admiré à la hauteur de son égoïsme démesuré et de sa profonde nocivité.
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Author: Monolecte.fr

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