Aziz Chouaki n’est pas inclassable, il a inventé une classe, la sienne

Proche de Aziz Chouaki et de son épouse Yasmine, le comédien Hovnatan Avedikian a mis en scène plusieurs pièces de théâtre du défunt auteur. Il a bien voulu se remémorer avec nous les instants de bonheur vécus avec le dramaturge disparu mardi dernier.
– Que ressentez-vous après la mort de Aziz Chouaki ?
Je suis très blessé car c’était plus qu’un ami. Une relation, comment dire… Certaines personnes ont pu dire tel écrivain a rencontré son comédien. Depuis Esperanza que vous avez vu à Avignon, j’ai monté un autre spectacle : Europa. Dans lequel je jouais tous les personnages. Son écriture résonnait énormément.
On a eu beaucoup d’articles et le spectacle va se jouer au off d’Avignon cet été. Pour moi, la disparition de Aziz Chouaki, c’est une grande perte pour la langue française. Il vivait la francophonie réellement. Pas de manière artificielle ou politique. Il a toujours su déjouer la politique, toujours, toujours. Avec claquettes et rythme.
– Il avait le rythme des mots. Il adorait la musique. Cela explique son style ?
C’était un homme qui réunissait tellement de choses en lui qu’on pourrait dire qu’il est inclassable. Et en même temps, ce n’est pas vraiment qu’il est inclassable. Il a inventé une classe, la sienne. Il a piqué de Joyce, il est entré dans Borgès et en même temps c’est quelqu’un qui parle la langue du comptoir. Et puis l’algérois, le tout mélangé, c’est immense.
– Tout vient d’Alger dans son écriture. Est-ce ce qui rend universel ce qu’il propose ?
Exactement. Mais son écriture ne se résume pas à cela… C’est un peu large de dire «son écriture», parce qu’il y a son style. Il y a aussi la structure dramaturgique de ses pièces ou narrative de ses romans qui, pour le coup, ne vient pas d’Alger. Il avait une fascination pour les auteurs occidentaux, notamment Joyce l’Irlandais, et celapeu d’écrivains osent ces structures narratives pas du tout cousues comme quelque chose de classique.
C’est vraiment un très grand auteur. C’est une perte colossale. Pour la langue française, c’est colossal comme perte. Il aimait souvent rappeler que la langue française ne se situe pas seulement en France. Il aimait ses derniers temps dire qu’il ne se définissait pas comme un auteur nationaliste. Il se disait auteur. Il préférait qu’on n’ajoute pas auteur «algérien».
– En même temps, depuis le début de son écriture, n’est-ce pas le tourment puis l’exil qui l’ont formé ?
Oui, mais pas que. Il y a aussi le travail sur la Bosnie et d’autres sujets. Ce sont des œuvres moins connues, mais qui sont majeures. Des pièces comme Zoltan… un roman comme Arobase est magnifique. Une fille qui vient écrire des pièces de théâtre et est suivie par Shakespeare dans la rue…
Il y a aussi Aigles. Pour moi, c’est le fer de lance, la tête de liste. C’est tout lui dans ce texte. Un roman où se vit le vrai mariage entre Alger et Paris. C’est très puissant. Il réunissait tant de culture et de siècles. C’est comme s’il partait de l’Odyssée d’Homère et traversait toutes les générations. Il est un auteur qui sera redécouvert au fil du temps. On est loin d’avoir fait émerger son écriture et son langage.
– En même temps, il était d’une grande simplicité. Comment vous le ressentiez sur cet aspect-là ?
Quelqu’un de très populaire, au sens noble du terme. Il aimait l’expression «à hauteur d’homme». Il se prenait au sérieux, mais il avait la mesure de son talent.
– Ces dernières années, vous avez côtoyé régulièrement lui et son écriture. Que va-t-il en rester au fond de vous ?
Il est constitutif de ce que je suis. C’est quelqu’un qui m’a construit, qui a su faire sortir certaines choses de mon imaginaire qui n’auraient pas abouti sans lui. On se retrouvait sur beaucoup de choses. De par mes origines arméniennes, il y a le carrefour de l’Orient et de l’Occident et cette chose-là l’a passionné profondément.
Ce carrefour des cultures ! Il réussissait à réunir en lui énormément d’histoires, de légendes, de quartiers qui deviennent légende mondiale. On avait beaucoup de projets ensemble. Pendant des nuits entières avec des amis, on partageait ces textes.
C’est quelque chose qui va me manquer terriblement, horriblement. C’est facile dire que son œuvre est là, qu’il restera vivant à son travers, mais il n’ est plus là. C’est la réalité et c’est profondément triste. On riait beaucoup. On n’était pas en train de refaire le monde ; on était en train de l’alléger.
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Author: ElWatan.com

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